Voy. ci-dessus, p
MARIVAUX £T RIGHARDSON. 349
maïs d'un goût trop fin pour tomber jamais dans la déclamalion ou le prêche, faliguant parfois, rarement ennuyeux; Richardson, au contraire, artisan pauvre, formé à la rude école d'une vie laborieuse et arrivé tard à une existence un peu relevée, naïf, plus raisonnable que spirituel, avec plus d'émotion que de goût, surtout préoccupé d'instruire, de donner des préceptes et des exemples de morale pratique, n'évitant pas toujours le pédantisme et l'emphase, parfois ennuyeux, au moins pour des Français; le premier artiste raffiné et désintéressé, le second sermonnaire piétiste autant que romancier.
Cependant, Richardson a lu la Vie de Marianne; il en emprunte ridée et le caractère principal. Qu'est-ce que Jl/ariann^? L'histoire d'une belle jeune fille, indignement persécutée, mais évitant à force d'énergie et de droiture les pièges qui lui sont tendus, et parvenant (du moins Marivaux le laisse supposer), au bonheur digne prix de ses mérites. Qu'est-ce que Paméla? Le sous-titre du roman anglais nous l'apprend tout de suite : € la vertu récompensée. > Mais la ressemblance des deux romans ne va pas plus loin : le point de départ et le point d'arrivée sont les mêmes; quelle différence dans les incidents de la route! Autant Marianne est fine, spirituelle, rusée même, fière de ses charmes et sûre de leur pouvoir, révoltée contre la mau^ vaise fortune, admirablement armée pour la lutte, autant Paméla est naïve et modeste, ignorante de sa beauté, désarmée contre la persécution, et ne triomphantqu'à force de douceur, de patience et d'humilité. C'est que l'une est française, l'autre anglaise. La première appartient à une société où les femmes sont reines par leur beauté et leur esprit, souveraines des salons, habituées à toutes les adulations avant- et après le mariage ; la seconde, élevée dans la dépendance et pour la dépendance, considère les hommes, seigneurs et maîtres dans la famille, comme des êtres supérieurs, à qui la religion, les mœurs, la loi donnent tous les droits, ne laissant aux femmes que des devoirs. Aussi, quel abîme entre leurs manières d'être, leur langage, leurs actions I Marianne, trompée par Val ville, s'indigne et le confond^ ; elle écrase de sa colère et de son mépris M. de Climat, son bienfaiteur, qui veut la séduire.