ia Vie de Marianne f huitième partie
350 LE ROMANCIKR.
Paméla, en butte à une tentative du même genre, s'écrie avec un étonnement douloureux : « Le gentleman s*est rabaissé jusqu'à prendre des libertés avec sa pauvre servante ^ ! » Lorsque Marianne, naguère orpheline abandonnée, se voit à la veille de devenir marquise par le mariage, tout, dans son attitude, dans ses paroles, dans ses élans d'amour même, laisse entendre à l'homme de qui elle va recevoir un nom et une forlune, que c'est lui qui est l'obligé : pour elle, son sexe et sa beauté la font égale à toutes les conditions, supérieure à tous les bienfaits. Paméla, au contraire, lorsque le jeune seigneur qui l'aime consent à l'épouser, exprime sa joie par des eiïusions d'humble reconnaissance : « Cette pauvre, pauvre sotte fille sera aujourd'hui, midi sonné, aussi bien sa femme que s'il épousait une duchesse !... Oh ! le cher charmant homme' ! » Un peu avant, à la veille du mariage, elle demandait à son seigneur la liberté de lui baiser la main : € Mon cœur vous est si dévoué, lui disait-elle, que ma seule crainte est de me montrer plus empressée que vous ne le souhaiteriez M > Au lendemain du mariage, quelle différence d'avenir on entrevoit pour les deux jeunes femmes I Marianne, devenue maixiuise, aimera toujours Val ville, mais elle sera entourée d'hommages; elle sera fidèle, mais elle admettra des adorateurs, et, sans leur rien accorder, sans les encourager même, se gardera bien de les repousser, les considérant comme le cortège nécessaire de sa beauté. Tout ce que son mari peut lui demander, c'est qu'elle lui fasse honneur par son goût et son esprit, qu'elle sache présider un dîner, tenir un salon. Tout autre est l'idéal de bonheur que rêve Paméla : vénérer son mari, ne vivre que pour lui, diriger sa maison avec un zèle vigilant, Tentourcr de soins, assurer son bien-être, fuir les assemblées, lui consacrer tous ses instants quand il est là, l'attendre quand il est absent, et lire € afin de polir son esprit pour se rendre plus digne de sa compagnie et de son entretien. » Trop heureuse s'il veut bien € de temps à autre > lui accorder € son agréable conversation,
1. Paméla y lellre X ; passage traduit par M. Taine, Histoire de la littéralure anglaise y t. IV, p. 104.
2. Ibid.y Journal, Jeudi, à six heures du ma^m; passage trad. par M. Taine, lhid.,i. IV, p. 107.
3. Ibid., Journal, Lt^ncft, trad. de Tabbé Prévost, ^dit. de 1782, t. III, p. 159.
MARIVAUX £T lUGUARDSON; PAMÉLÂ. 351
pour une ou deux de ces heures qu'elle regardera comme les plus douces de sa vie, et où il aura Tindulgence d'écouter toutes les tendres folies qu'un cœur plein de ses bontés pourra lui inspirer dans ses épanchements ^ i»
La seule cause de différences si profondes dans des situations souvent semblables, est dans les différences du caractère anglais et du caractère français : les deux livres sont chacun une dale dans l'histoire des mœurs des deux peuples. La femme française du dix-huitième siècle était avant tout élevée pour le monde et pour les salons, formée par eux et pour eux ; elle ne manquait pas toujours de qualités solides, mais elle était surtout parée de qualités aimables ; la femme anglaise, grâce à la réaction contre la licence aristocratique du siècle précédent, était élevée pour la vie intime, pour être l'ornement et la joie du foyer domestique; son charme, très réel, est discret et pénétrant. Laquelle des deux préférer? Certes, l'amour pudique et rougissant de Paméla, la vie domestique embellie par une telle compagne, tant de douceur, de retenue, de qualités solides sont d'un bien pur attrait; mais la coquetterie piquante de Marianne, ce cœur fier et tendre à conquérir, cet esprit toujours en éveil à séduire, les joies d'amour-propre qu'elle réserve à son mari, la vie mondaine au milieu de femmes semblables à elle, font aussi un bonheur enviable. Ne donnons la préférence ni à l'héroïne de Marivaux, ni à celle de Richardson; chacune d'elles est de son temps et de son pays; elles sont aussi vraies l'une que l'autre, cl cela suffit.
Mais où la supériorité de Marivaux sur Richardson est évidente, c'est lorsqu'on compare les procédés des deux auteurs; ici l'hésitation n'est plus possible. Marianne cause un peu lon'> guement et avec trop de subtilité, on ne peut pas dire qu'elle disserte; elle fait des réflexions, elle ne formule guère de sentences. Paméla disserte; elle fait même des phrases ; elle ne craint pas le développement dogmatique; au contraire, elle l'amène et le poursuit volontiers; elle manque de mesure, souvent môme, ce qui est plus grave, de goût. C'est que Mari-
1 . Paméla, Journal, Mercredi matiny t. III, p. 33-34. Tout ce passage serait à citer ; on y voit en détail quels étaient les rôves de bonheur d'une Jeune Anglaise au siècle dernier, et l'idéal qu'elle se faifui^ dn mnringo.
vaux entendait la morale dans le roman comme il convient de l'entendre en littérature: il voulait qu'elle ressortit d'ellemême du récit, sans être accusée ni imposée. Richardson la met toujours en lumière; avec lui, le lecteur ne saurait échapper à un sermon continuel. Son livre n'y gagne guère en utilité ; il y perd en valeur littéraire *.
Si Marianne a provoqué Pamélay il serait difficile d'attribuer le même honneur à l'autre roman de Marivaux, lePay^an parvenu. Il s'en faut de beaucoup, en effet, que le héros de celui-ci, Jacob, ait la délicatesse originelle et l'élévation morale de Marianne. Fils d'un paysan de Champagne, il a les défauts comme les qualités du paysan : la ruse, l'âpreté au gain, la moralité primitive, avec la patience, le solide bon sens, l'énergie. Il arrive à Paris, sans autre fortune qu*une jolie figure et un immense désir de parvenir: nous le voyons débuter laquais ; nous le quittons fermier général '. Pour franchir l'abtme qui sépare ces deux conditions, il n'a qu'à se
1 . Au point de vue moral, le titre seul de Pamila est tout un programme ; il nous est difficile, à nous autres Français, de ne pas sourire en le lisant. Le voici, exactement traduit par M. Taine (t. Iv, p. 102) : a Paméia ou la vertu récompensée^ suite de lettres familières, écrites par une belle jeune personne à ses parents, et publiées afin de cultiver les principes de la vertu et de la religion dans les esprits des jeunes gens des deux sexes : ouvrage qui a un fondement vrai, et qui, en même temps qu'il entretient agréablement l'esprit par une variété d'incidents curieux et touchants, est entièrement purgé do toutes ces images qui, dans trop d'écrits composés pour le simple amusement, tendent à enflammer le cœur au lieu de l'instruire, a Voy., sur cet abus de la morale, une page piquante do M. Taine (t. IV, p. 123.)
2. Du moins en passe de le devenir ; Marivaux interrompt son récit au moment où Jacob va entrer dans la finance. — L'origine très modeste donnée par le romancier au futur fermier-général est un trait de mœurs vrai, et non pas seulement une satire contre les gens de finance. Ceux-ci étaient presque tous de fort basse extraction, fils de tailleurs, de cordonniers, de boulangers, de blanchisseuses, comme on le voit dans de curieux manuscrits anonymes du dix-septième siècle conservés à la Bibliothèque nationale, Noms et origine des fermiers génératix, n®" 14077 et 14078 ; à plus forte raison au siècle suivant, après le Système, et au milieu des tripotages d'argent du règne de Louis XV. Ceux qui partent de moins bas, fils d'agriculteurs, comme Jacob, de fabricants, de négociants, sont l'aristocratie de la corporation. Jacob, il est vrai, passe par l'antichambre, mais combien de ses futurs confrères ont fait comme lui ! On se rappelle le Sosie delà Bruyère, qui « de la livrée a passé par une petite recette à une sous-ferme... », etc. {Des biens de fortune, § 15), et le mordant éloge que fait Montesquieu du c corps dés laquais, plus respectable en France qu'ailleurs, » qui, par la finance, « est un séminaire de grands seigneurs et remplit le vide des autres états. » {Lettres Persanes, xvciii.)