Ibid,, quatrième partie
35i LE ROMANCIER.
n*est point trop sévère. Mais Targent reçu de M"* de Ferval ? A peine si, au temps de Louis XIII, dans une société fort peu scrupuleuse en pareille matière, un tel marché semblerait excusable ^ Cependant, tels sont Tentrain de Jacob, sa bonne humeur, sa tranquillité d'esprit, il trouve lui-même si naturel ce qu'il nous raconte là, qu*on lui pardonne presque sa bassesse inconsciente et qu'on est plus sévère pour son temps que pour lui-môme.
De plus, il est, en bien des cas, franchement sympathique et meilleur que son entourage ; il accomplit des actes méritoires avec autant de simplicité que les vilenies de tout à rheurc. Un financier vient de lui promettre une place assez lucrative, mais Jacob apprend que cette place, enlevée à un employé trop souvent malade, est le pain d'une famille ; il la refuse aussitôt, sans hésiter, sur cette réflexion : « Si j étais à sa place et malade comme lui, je serais bien aise qu'on en usât envers moi comme j'en use envers lui *. » Y a-t-il beaucoup de solliciteurs capables d'un pareil mouvement de générosité ? Et Jacob n'a point seulement le courage moral ; il sait à l'occasion payer bravement de sa personne^ non pour lui-même^ ce qui serait trop naturel, mais pour autrui, ce que le paysan ne fait pas toujours volontiers. Le hasard le conduit au milieu d'une querelle où trois hommes en attaquent un quatrième. Il y a foule autour des combattants : « En pareil cas, remarque Jacob, le peuple crie, fait du tintamarre, mais ne secourt point.» Pour lui, (c sans hésiter et sans faire aucune réflexion, se sentant une épée au côté, » il la tire, charge les trois agresseurs et les met en fuite 3.
De pareils traits, d'autres moins méritoires, mais qui mon-
1. Pareil défaut nous répugne chez G il Blas, notamment dans son commerce avec la comédienne Laure (voy. ci*après^ p. 356). Vers la fin du dixhuitième siècle seulement, il commence à soulever le mépris qu'il mérite ; quant à son origine, elle est fort ancienne. Dans un fabliau du moyen âge, Florence et Égiafitine, nous trouvons déjà « le chevalier coureur et endetté, qui met en gage les diamants de sa maltresse pour payer son équipement. » (G. Lenicnt, la Satire au moyen ûge^ chap. v, p. 83.) Même bassesse se retrouve chez un héros de Fielding (un imitateur de Marivaux, lui aussi, voy. ci-après, p. 350), Tom Jones qui^ malgré son honnêteté native, accepte la bourse d'une grande dame qui Thonore de ses faveurs.