lôid,^ cinquième partie
MARIVAUX £T LE SAGE; GiL BLAS. 355
trent chez Jacob un grand fonds de bonté, la prompte générosité de sentiments qui lui vient avec la fortune nous réconcilient avec Tami peu délicat de Geneviève et de M""« de Ferval. Par là il vaut mieux que Gil Blas auquel on Ta souvent comparé.
A vrai dire, cette comparaison s'impose. Gil Blas et le
Paysan parvenu^ en effet, partent de la même donnée, suivent
la même marche et tendent au même but. Dans Tun et dans
Tautre, le héros principal, parti de très bas, s'élève très haut;
seulement les épreuves de Jacob sont moins nombreuses que
celles de son émule : la fortune le prend par la main, et, presque
sans transition, le fait passer de l'antichambre au cabinet du
traitant. Gil Blas, au contraire, a bien des aventures et éprouve
bien des revers avant de s'installer pour toujours au château
de Lirias. Ces infortunes du héros de Le Sage sont tout au
profit du roman ; plus Gil Blas éprouve de vicissitudes, plus
son histoire a d'intérêt et de variété, tandis que Jacob, brûlant,
pour ainsi dire, les étapes, ne laisse à son historien que le
mince intérêt d'un voyage sans incidents. C'est un grand désa*
vantage pour Marivaux; Le Sage, en effet, nous introduit dans
toutes les classes et dans toutes les conditions sociales, et
Marivaux ne peut que nous les laisser entrevoir. Ajoutons
qu'on ne saurait, au point de vue de l'invention, du style, des
caractères, de la valeur littéraire en un mot, établir aucun
parallèle entre Gil Blas et le Paysan parvenu. Le premier
est un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre peut-être, nous l'avons
dit, du roman français; le second ne vaut pas la Vie de
Marianne^ elle-même inférieure à Gil Blas.
Au point de vue moral, Marivaux prend sa revanche : il y a plus d'élévation en dix pages du Paysan parvenu que dans tout Gil BlaSy et Jacob est une âme d'élite en comparaison de son émule.
On a, ce semble, un peu surfait la portée du roman de Le Sage, en disant que ce livre était moral comme l'expérience, et Gil Blas le type moyen de l'espèce humaine : c'est là une opinion consacrée ; cependant, à étudier de près la physionomie changeante du héros, on n'y trouve, en somme, que les traits d'un amusant fripon ^ Gomme Jacob, Gil Blas sort de lanti-
i . L'appréciation qu'on yû, lire appartient à M. 1^. de Saint-Victor : nous ne faisons guère que résumer le chapitre qu'il consacre à Gil Blas dans
chambre ; il s*ea ressentira toujours et gardera Tempreinte indélébile de ceux qui ont servi longtemps, peuples ou individus : une sorte d'incurable bassesse. Jacob^ au contraire, à mesure qu'il s'élève, gagne en délicatesse et en loyauté, deux sentiments inconnus à Gil Blas : il finira par ne plus rien retenir du laquais. On objectera peut-être qu'il n'a pas à subir le contact des sociétés fort mêlées que traverse Gil Blas ; sans doute, mais, s'il eût été jeté, lui aussi, parmi les escrocs, les voleurs, les bandits, il n'eût point mérité la potence ou tout au moins les galères, détroussé des voyageurs, arrêté le carrosse de doua Mencia, volé la cassette d'un vieux juif. Du reste, comparez les deux personnages en deux situations à peu près semblables: Jacob reçoit l'argent de Geneviève et de M"* de Ferval, mais il s'arrête à temps pour ne pas tomber dans la boue d'un rôle odieux; il dupe leurs vices, mais lui-même reste honnête, sinon délicat. Gil Blas, au contraire, ami de la comédienne Laure ou pourvoyeur d'amour du duc de Lerme, joue très com plaisamment le rôle de frère et de Mercure : il tient la caisse et porte le caducée, en conscience et avec une parfaite tranquillité d'esprit. Ecoutez-le, répondant à Laure^ qui lui explique ses petits projets : « Tu seras mon mari; mais
Hommes et Dieux (troisième partie, xiv, p. A56 à 467), et qui nous parait ' de toute justesse, sauf le passage (p. 463) où il conteste à Le Sage la pro* fondeur et la vérité de l'observation. Mais^ après avoir relu, outre Gii Bias lui-môrae, le brillant aperçu de Villemain (Littérature au dix-huitième siècle^ onzième leçon), les judicieux Éloges de MM. Patin et Saint-Marc-Girardin, rappréciation impartiale de M. Nisard (Histoire de la littérature françaite, livre IV, chap. m, § iv), Tétude de Sainte-Beuve (Causeries du lundi, 1. 11) et celle de M. Francisque Sarcey (eu tôle de l'édition de Gil Blas, Jouaust, 1872), nous partageons la manière de voir de M. de Saint-Victor, définissant Gil Blas « un intrigant médiocre, à la fois actif et borné, malléable aux vices, invulnérable aux passions, n'ayant d*autre ambition que celle du bien-être, incapable^ même lorsque les ailes lui poussent et que le vent souffle dans ses voiles, de quitter le terrain plat de Tintérèt journalier : pour tout dire, un subalterne d'esprit et de cœur, » — et refusantde reconnaître « dans ce masque amusant, mais déprimé, de valet comique, le type de l'homme moyen qu'on a cru y voir. » M. Nisard ne manque pas de faire, lui aussi, de justes réserves sur la moralité du roman de Le Sage : « Il ne manquerait rien hOii Blas, dit-il, pour être un livre de premier ordre, si à la pointure de l'homme tel qu'il est se joignait l'élévation morale. Il est très vrai qu'après l'avoir lu, les gens de bien ont plus de plaisir à rester honnêtes ; mais aux malhonhêtes gens^ il ne fait pas assez honte de ce qui leur manque, n