Ci-dessus, p. Zbh, n
3. Tom Jones, livre XIII, chap. n, t. II, p. 253. Tom va même beauconp plus loin que Jacob ; pour celui-ci les dons de M™^ de Ferval ne sont qa'uu accident; pour l'autre, ceux de lady Bellaston sont une habitude : « Grâce à sa libéralité, Jones était alors un des plus élégants cavaliers de Londres. Non seulement, il n'était plus exposé à ces embarras ridicules dont nous avons parlé, mais il se trouvait dans un état d'aisance qu'il n'avait presque jamais connu. » Remarquons en outre que Jones n'aime nullement lady Bellaston, qui « entrait alors dans Tautoronc de la vie, »
roulent à travers les aventures grotesques. Et cependant, dans ces débauches d'action, la morale trouve son compte comme dans les aventures distinguées des personnages de Marivaux. Si Fielding se moque du ton prêcheur de Richardson, de son emphase, de ses leçons gourmées, il instruit lui aussi et moralise à sa manière : seulement, au lieu de prendre les choses au tragique, il les tourne au comique ; Richardson donnait ses préceptes d*un ton sérieux, Fielding lance les siens comme des boutades, avec un gros rire, mais avec les mêmes intentions ^ En cela, il se rapproche de Marivaux et lui ressemble plus qu'à Richardson: distinction et bon goût à part, c'est le procédé de la Vie de Marianne, où les exemples ne s'affichent jamais, quoique mis en lumière, où les réflexions ne tiennent nullement du prêche, où la vertu s'efforce d'être aimable et la morale riante et gaie.
Au fond, l'imitation de Marivaux par Richardson et Fielding, ou plutôt l'emploi par ceux-ci du même procédé que le romancier français, — l'analyse psychologique et morale appliquée au roman, — s'explique par les mêmes raisons pour tous deux : le caractère de la nation à laquelle ils appartenaient et le moment où ils parurent l'un et l'autre. Le caractère anglais est sérieux et pratique, profondément moral ; quelles que soient, chez la race anglo-saxonne, la fougue des sens et la brutalité du tempérament, le goût et le besoin de la règle morale sont dans tous les esprits et, par suite, inspirent la littérature'. Si des œuvres de pure imagination ou immorales de parti pris se produisent en Angleterre, ce n'est qu'à l'état d'exception ; elles peuvent naître de la corruption d'un homme ou d'une époque; elles ne sont pas les manifestations vraies du génie national. Au dix-septième siècle, la Restauration avait développé, avec le goût de l'élégance mondaine, tous les vices de cour ; la licence des mœurs, l'incrédulité, le scepticisme moral avaient bientôt succédé à Taustérité puritaine ; du haut en bas, la société était profondément corrompue et les tristes mœurs du temps se peignaient dans les livres de Butler et de Wicherley. Lorsque, au dix-huitième siècle, le caractère national, dévoyé
1. Voy. H, Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. IV, p. 134.
2. Voy. H. Taine, /6/V/., et Notes sur F Angleterre, chap. Vin.
et lassé, réagit enfin et que le théâtre, la chaire, la littérature tout entière concourent à réformer les mœurs, le roman tourne son effort du même côté. Il renonce à la fiction futile, sans autre objet que Tamuseraent, pour s'appliquer, dans un but d'instruction et d'amélioration morale, à Tétude des caractères '. C'est à ce moment que les romans de Marivaux paraissent en France. Ils ont un vif succès, qui attire sur eux l'attention des Anglais. Qu'y trouvent ceux-ci? l'analyse psychologique, l'étude minutieuse des mobiles de nos actions, et surtout le respect des convenances morales, l'hpnnèteté, le goût du bien, la sympathie pour la vertu. Voilà des guides pour les tendances nouvelles du roman anglais; Richardson et Fielding les suivent, volontairement ou non, et ce qui alors en France n'était guère qu'un accident, l'originalité d'un écrivain, devient en Angleterre une règle, une méthode, l'inspiration de toute une branche de la littérature.
A la môme époque, les procédés de Marivaux se retrouvaient encore, mais amplifiés, grossis outre mesure, dans un écrivain singulier qui ne ressemblait nullement à Richardson et à Fielding, et dont la morale était le moindre souci. Nous voulons parler de Sterne. Celui-ci, le plus profondément original, peut-être, des écrivains de son temps, nature ondoyante et multiple, faite de contrastes et de bizarreries, avec des parties exquises et des côtés détestables, affecte, au milieu de ses contemporains, tous sérieux et convaincus, le scepticisme, l'ironie, l'indifférence morale, le plus complet détachement, dans ses idées et sa conduite, de tout ce qui est règle et convention. Il leur ressemble cependant en un point : comme eux et plus qu'eux, il est psychologue, passionné pour l'observation intérieure ; mais, tandis qu'ils se proposent de faire servir leurs découvertes à l'amélioration morale, lui n'observe que pour le plaisir d'observer ; de plus, tandis qu'ils étudient surtout les grands ressorts des passions, les mobiles permanents de la nature huqaaine, lui, fantaisiste curieux de l'exception, s'attache aux particularités de l'individu, aux
1. Voy., outre H. Taine, Histoire de la littérature anglaise, livre III, chap. I, § 1 et livre III, chap. ni, vi, le travail récent de M. A. Beljaoïe, le Public et lesjiommes de lettres en Angleterre^ chap. i et chap. m, m à v.
infiniment petits de l'esprit et du cœur. C'est en ceci qu'il ressemble à Marivaux ; mais en ceci seulement, car, nous le savons, Marivaux tenait beaucoup à cette amélioration morale dont Sterne ne se souciait guère, et, chez lui, la bizarrerie n'était que l'exception. De plus, comme Sterne dépasse vite Marivaux dans ce qu'on pourrait appeler l'emploi de l'analyse infinitésimale I Comparé à Sterne, Marivaux semble s'en tenir aux grandes lignes ; on dirait qu'il voit de haut et en bloc, que ses personnages sont largement dessinés. Chez l'auteur anglais, a dit un de ses meilleurs critiques, a tout est à l'état microscopique, petits personnages, petits caractères, petite philosophie, petites méthodes, et les émotions qu'il fait naître sont du même ordre que ses peintures et ses récits; son petit monde de figurines éveille en nous tout un petit monde de sentiments microscopiques ^ » Sa philosophie < peut se résumer dans cette courte formule : l'infiniment petit gouverae le monde. » Il a, non pas (c découvert d'instinct > (Marivaux l'avait fait avant lui'), mais perfectionné € une branche très importante des sciences morales, encore peu cultivée, mais qui le deviendra toujours davantage, à mesure que la société deviendra plus raffinée et plus compliquée, l'entomologie morale; nul mieux que Sterne n'a vu l'invisible et saisi l'insaisissable, nul n'a mieux compris les mobiles bizarres et occultes des actions humaines et les mvstérieux secrets du cœur humain 3. » En cela. Sterne a l'avantage sur Marivaux. Il s'empare de l'instrument de précision inventé par l'auteur de Marianne, le perfectionne et le rend infiniment plus pénétrant et subtil ; il centuple la puissance du microscope ^
Mais la supériorité de Sterne ne va pas plus loin. Au spectacle de nos misères, de nos ridicules, de nos travers, Marivaux se montre indulgent et bon ; il porte en lui une source profonde et vive de compassion et de pitié. Sensibilité de meilleur
1 . Em. Monlégut, Laurence Sterne^ dans la Revue des DeuX'Mondes du 15 juin 1865.
2. Tristam Shandy^ le premier ouvrage de Sterne, ne commença à paraître qu'en 1759.
3. Em. Montégut^ loc, cit, — - Voy. aussi la Ihèse de M. P. Staprer, Laurence Sterne^ deuxième partie, chap. kviii.
4. Voy. H. Taine, Histoire de la littérature anglaise ^ t. IV, p. 145.
aloi que celle de Sterne; celui-ci est égoïste et sec, € trop sentimental, a dit Walpole, pour avoir beaucoup de sensibilité ^ ; » il ne verse jamais qu'une larme à la fois, amenée au bord de sa paupière plutôt par Tébranlement des nerfs que par l'émotion du cœur. Comme élévation morale, la comparaison est impossible; il n'y a trace, chez Sterne, de sentiments vraiment généreux, d'aspirations vers un idéal de justice ; chez lui tout est petit, mesquin et terre à terre. Marivaux a le cœur plus haut et mieux placé ; il trouve des accents qui émeuvent profondément, parce que lui-même, devant certains spectacles, est remué jusqu'au fond de son élre, et non pas effleuré à la surface par un mouvement capricieux et saccadé. Faut-il parler du goût? Marivaux respecte toujours la décence avec un soin particulier; sa plume peut être hardie, elle est toujours chaste; or, on peut regretter, sans excès de rigorisme, que la principale préoccupation de Sterne soit de c badiner » aux dépens des convenances ; il a le goût de la « polissonnerie, » et, circonstance aggravante, de cette polissonnerie particulièrement blâmable qui n'est qu'un jeu d'esprit et n'a rien de la fantaisie épicurienne ou de la sensualité franche '.
Enfin, en comparaison de Sterne, Marivaux est un esprit méthodique et réglé; ses romans sont des modèles de conduite et de proportion. On ne saurait imaginer, en effet, sans une lecture directe de Sterne, le désordre de sa composition, le pêle-mêle de ses idées, les lenteurs de son récit, quand récit il y a, toujours coupé par des retours en arrière, des saillies, des boutades, des dissertations, auprès desquels les réflexions de Marianne sont de simples parenthèses. Le roman de Tristam Shandy commence au moment où mistress Shandy, prise des douleurs de l'enfantement, se met au lit, et, à la fin du second volume, Tristam n'est pas encore né^; l'histoire se poursuit, en neuf volumes, pendant huit ans, de 1759 à 1767, et reste
1. Cité par M. Montégut. Walpolo ajoule cruellement, faisant allusion à ses relations, assez obscures, avec sa mère : « Un âne mort était pour lui plus important qu'une mère vivante. » M. Montégut s*eflbrce d'établir au contraire que sterne ne fut pas mauvais flis.
2. Voy. H. Taine, Histoire de la littérature anglaise j t. IV, p. 149.
3. C'est à la fin du livre in (chap. xcviii) que natt l'enfant, plus loin que e milieu du roman tout entier.
inachevée, de même que le Voyage sentimental. On reproche à Marivaux de manquer de gaieté, de sourire quelquefois, de rire rarement : Sterne est-il beaucoup plus gai? Sans doute il a Y humour y mais un humour d'un genre particulier, exquis avec artifice, ingénieux avec effort, qui amène le rire, mais un rire forcé, presque maladif : le critique, cité tout à l'heure, compare ce rire à celui que provoque le chatouillement prolongé de répiderme avec une barbe de plume ^ ; or, le rire, en ce cas, n'est-il pas une douleur plutôt qu'un plaisir? Nous préférons cette fine gaieté de Marivaux, faite d'esprit et de raison, qui ne compromet ni l'équilibre de l'âme, ni la santé de l'esprit, et qui est comme le sourire naturel des choses.
1. Em. Montent, loc. cit. Voy. la déÛnilion très étudiée et trèi Ane qu'il donne non pas de \ humour chez Sterne, — il lui refuse ce don, qui implique « spontanéité, candeur, naïveté, bonhomie^ génialité; » or^ selon lui, Sterne « ne possède au plus petit degré aucune de ces qualités, » — mais du rire étrange qu*il provoque, à la fois amusant et insupportable, sorte de badinage dont on peut établir « la théorie mécanique, » et que M. Montégut établit eo effet. Voy. aussi P. Stapfer, Laurence Stemey deuxième partie, chap. xx.