La Vie de Marianne, deuxième partie
2. Après Marivaux, les mœurs populaires trouvèrent au dix-huilièmo siècle un peintre fécond et tristement fameux dans Restir de la Bretonne (1734-1806), dont le premier roman, la Famille vertueuse, est de 1767. Dans rénorme amas de livres qu'il a laissé, le style est d'ordinaire aussi vulgaire et incorrect que TobservatiAn y est cynique et l'imagination bassement ordurière. Cependant, on y trouve presque toujours de rintérêt, souvent de l'énergie, de l'émotion, da la naïveté, parfois des pages riantes, des tableaux d'un dessin vigoureux, des dialogues pleins de vérité dans leur simplicité familière. Voy., sur Restif et son œuvre, Ch. Honselet, Restif de la Bretonne (Paris, 1853, in-12), et P. Lacroix, Bibliographie et iconographie de Restif de la Bretonne (Paris, 1875, in-8). Les deux critiques sont l'un et l'autre trop indulgents pour les défauts de leur auteur, trop admirateurs do ses qualités ; cependant, il faut reconnattre.
chez les romanciers qui lui succèdent ? Un peuple de convention, paré de vertus imaginaires, sensible, doux, poli, réglé dans son langage, pétri de naïve délicatesse et de nobles instincts, ou bien la lie de la populace, d'une abjection et d'une grossièreté repoussantes, étalées comme à plaisir et enlaidies. Quant au peuple moyen et vrai, il en est rarement question ; il ne prête pas assez aux thèses en sens contraires, thèses également fausses, — la convention flatteuse qui pare Thomme du peuple de vertus incompatibles avec son éducation et son existence, connue le réalisme ordurier qui réclame une place d*honneur dans la littérature pour des vices dont la description n'appartient qu'aux rapports de police ou aux enquêtes spéciales *.
Les acteurs, pris dans une scène passagère ou plus longue-
avec M, Monselet (p. 90) que c Restif de la Bretonne c'est le peuple auteur, » et que a Tensemble de ses deux cents volumes est la reproduction fidèle des mœurs, du costume, du langage et des habitudes du peuple de 1770 à 1794. )) M. Lacroix dit de même (p. n) : « Les paysans, les ouvriers et le peuple n*ont jamais eu de peintre plus fidèle et plus sympathique. Ses ouvrages, où se reflètent, comme dans un miroir à facettes, les divers aspects de la société:française depuis 1760 jusqu'à 1805, resteront de précieux documents du costume moral pour le dix-huitième siècle, comme les écrits de Pétrone et d'Apulée pour l'antiquité romaine. » G*est de toute justesse, sauf cette dernière comparaison : la suprême élégance de Pétrone jusque dans Textrême licence, l'imagination riante d'Apulée mettent un abtme entre eux et Reslif.
Parmi les ouvrages de ce dernier, il en est deux qui se rapprochent singulièrement, par l'idée première, des deux romans de Marivaux; ce sont le Paysan perwer/i (1775, à vol. in-12)et la Paysanne pervertie {ilSày à vol. in-12); voy. l'analyse du premier dans l'élude de M. Monselet, § à, p. 16-42. On y retrouve les données de Marianne et du Paysan parvenu reprises à rebours. Non que Restif ail voulu imiter Marivaux, quil n'aimait pas ((( Marivaux te gâterait,» dit-il dans son Paysan, t. I, p. 142, à propos de 'conseils littéraires), mais, traitaiit le même sujet, il se rencontre souvent avec lui, et, au point de vue de la peinture des mœurs du peuple parisien, une étude comparative des tableaux de Restif et de ceux de Marivaux ne manquerait pas d'intérêt; on pourrait, par exemple, rapprocher des deux premières parties de la Vie de Marianne et du Paysan parvenu la quatrième partie du Paysan perverti; voy. notamment, dans la lettre XGII, t. Il, p. 161 et suiv., une étude, diffuse et décousue, mais exacte, sur le peuple de Paris, dans le genre de celle que nous étudiions tout à l'heure chez Marivaux. Enfin, si le Paysan perverti fut composé, comme le dit M. Lacroix d'après Reslif {Bibliographie , p. 127), « sous l'inspiration de Paméla, » Restif aurait, sans le vouloir, imité Marivaux par ricochet, puisque Paméla fut inspirée par Marianne,
1. Au sujet de ces peintures de mœurs populaires, d'Alembert et Sainte- Beuve font à Marivaux deux reproches cent radictoires : o faut pourtant