‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 246 sur 445 · TYPES ET SCÈNES POPULAIRES · texte numérisé non relu

TYPES ET SCÈNES POPULAIRES

ment mêlés à Taction, sont vivants et vrais comme la scène même. Voici deux commères, deux types d'une franche gaieté, M"" Dutour et M"* d'Alain. M"' Dutour, que nous venons de voir aux prises avec le cocher de fiacre, est certainement un portrait : Marivaux Ta vue et dessinée d'après nature, avec

convenir, dit d'Alembert (p. 587), que Marivaux, en voulant mettre dans ses tableaux populaires trop de vérité, s'est permis quelques détails ignobles^ qui détonnent avec la finesse de ses autres dessins; mais cette finesse, qu'on nous permette ici un terme de l'art, demande grâce pour ses bam" bochades ; ei \q peintre du cœur humain efface le peintre du peuple. » Et Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. IX, p. 358) : « Il y a (dans la scène avec le cocher) une imitation minutieuse de la nature triviale : mais, le diraije? cette copie même, chez Marivaux, a un certain glacis qui trahit la coquetterie de l'imitateur; ses grotesques et ses masques soi-disant grossiers sont peints, en quelque sorte, sur porcelaine, et le tout miroite à la lecture. » Le jugement de d'Alembert s'explique par son dédain déjà remarqué (p. 334, n. 1) pour la grossièreté populaire. Quant au reproche de Sainte-Beuve, on peut répondre que le naturel ne souffre nullement de ce fini d'exécution. M. de Lescure {Éloge, p. 08) dit spirituellement : « La scène de la querelle avec le cocher qui reconduit Marianne chez elle semblerait copiée sur le rapport d'un commissaire et reproduite d'après la déposition des témoins, si on ne sentait à l.i mesure, au goût, au choix des traits, à l'absence de toute crudité brutale, qu'on a affaire à un artiste. »

— Déjà, du vivant de Marivaux, cette scène avait effarouché les délicats. L'abbé Prévost disait : « La querelle de la lingère avec le cocher de fiacre a paru peu digne d'un esprit aussi élevé et aussi délicat que celui de M. de Marivaux. Son pinceau ne s'est pas exercé sur la belle nature... . Qui pourrait souffrir sur le théâtre les mauvais quolibets d'un homme ou d'une femme de la lie du peuple, et leurs injures grossières? Cela est indigne d'un homme bien élevé et très dégoûtant dans un ouvrage. » [Le Pour et le Contre, t. H, p. 3A6.) Marivaux, prévoyant l'objection, avait dit dans sa Préface a la seconde partie de Marianne : c 11 y a des gens qui croient audessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'ignoble. Mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde ; ces gens-là ne sont pas fâchés de voir ce que c'est que l'homme dans un cocher, et ce que c'est que la femme dans une petite marchande. » A cela, le critique répondait : « Ce n'est ni l'opinion, ni V orgueil, qui font qu'il y a des choses ignobles; c'est la nature et la raison. 11 y a une vraie noblesse et une vraie bassesse, indépendamment de Topinion et de Torgueil. La vile populace a les sentiments bas et les mœurs basses, parce qu'elle a une basse éducation. C'est par là qu'elle est ignoble, o Grimm disait d'autre part (ce qui répond à Sainte-Beuve) : « On est excédé de cette querelle de la lingère et du fiacre dans la Marianne de Marivaux. Rien n'est mieux rendu d'après nature, et d'un goût plus détestable que le tableau que je cite. » {Correspondanccy l«'août 1753, t. I, p. 41.)

Sur la question plus générale, et qui, on le voit, ne date pas de nos jours, des limites que le goût, sinon la morale, impose à l'observateur, voy. le travail déjà cité (p. 262, n. 2) de M. Marthe, ia Moralité dans Vart^ notamment p. 859 et 872 à 878.

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ses colères bruyantes et vite passées, sa bonlé sans délicatesse, sa franchise grossière, son bavardage torrentiel ^ De môme pour M*"" d'Alain ; celle-ci, d*une classe un peu plus relevée, moitié bourgeoise, moitié femme du peuple ' :

C'était la veuve d'un procureur qui lui avait laissé assez abondamment de quoi vivre, et qui vivait à proportion de son bien. Femme avenante, au reste;.... un peu commère par le babil, mais commère d'un bon esprit, qui vous prenait d'abord en amitié, qui vous ouvrait son cœur, vous contait ses affaires, vous demandait les vôtres et puis revenait aux siennes, et puis à vous ; elle vous parlait de sa fille, car elle en avait une ; vous apprenait qu'elle avait dix-huit ans, vous racontait les accidents de son bas âge, ses maladies ; tombait ensuite sur le chapitre de défunt son mari, en prenait l'histoire du temps qu'il était garçon, et puis venait à leurs amours, disait ce qu'ils avaient duré ; passait de là à leur mariage, ensuite au récit de la vie qu'ils avaient menée ensemble ; c'était le meilleur homme du monde, très appliqué à son étude ; aussi avait-il gagné du bien par sa sagesse et par son économie ; un peu jaloux de son naturel, mais aussi parce qu'il aimait beaucoup sa femme; sujet à la gravelle; Dieu sait ce qu'il avait souffert, les soins qu'elle avait eus de lui ! Enfin, il était mort bien chrétiennement. Ce qui se disait en s'essuyant les yeux qui en effet larmoyaient, à cause que la tristesse du récit le voulait et non pas à cause de la chose même ; car de là on allait à un accident de ménage, qui demandait d'être dit en riant, et on riait '.

A côté de chaque commère, une jeune fille. Près de M™' Dutour, Toinon, sa demoiselle de boutique, jeune sotte, d'une espèce qui n'est point perdue, majestueuse, dédaigneuse des petites gens, d'un esprit exactement conforme à sa condition : a C'était, dit Marianne, une grande fille qui se redressait toujours, et qui maniait sa toile avec tout le jugement et toute la décence possible ; elle y était tout entière. Il fallait voir de quel air elle me reprenait, avec quelle fierté de savoir elle

1. On peut comparer à M">* Dutour un autre portrait de commère, moius expressif peut-être, mais encore amusant, celui de M"*^ Pichon, dans un roman de la môme époque, les Confessions du comte de**" (17^2), par Duclos. La première semble même avoir inspiré la seconde.

2. Remarquons, une fois pour toutes, que la simple particule de, précédant un nom propre, n*est pas plus un signe de noblesse dans les romans de Marivaux que dans la sociélé de son temps.

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