Le Paysan parvenu^ quatrième partie
2. Lamartine a tracé de ces vieux officiers une sorte de portrait-type, qui est une des meilleures pages des Confidences. Il parle, il est vrai, du cadet de famille, du « chevalier, » comme on l'appelait alors, mais ce qu'il eu dit f>eut tout aussi bien s'appliquer à l'oflicier de fortune, d'autant plus que Lamartine prend son chevalier dans une de ces familles « sans grand éclat, mais sans tache, placées par la Providence à un de ces rangs intermédiaires (Je la société où l'on lient à la fois à la noblesse par le nom et au peuple par la modicité de la fortune. » Voy. les Confidences^ I, iv. Voy. encore, sur ce que devenaient parfois, sous l'ancienne monarchie, les officiers pauvres, Thistoire originale et touchante du chevalier de Saint-Louis qui vend des petits pâtés à la porte du château de Versailles, racontée par Sterne, dans le Voyage sentimental^ trad. L. de Wailly, p. 388 etsuiv.
37i LE ROMANCIER.
moiselle; elles sont à tous quand vous voudrez, i Marianne n'accepte pas, car elle aime ailleurs, et Toflicier a cinquante ans ; mais elle est sous le charme : « Je n*ai vu personne de si digne qu'on Técoutât que ce galant homme; c'était son âme qui me parlait; je la voyais ; elle s'adressait à la mienne ^ i Le reste de la scène achève de faire connaître le personnage, avec sa spirituelle franchise et la rare délicatesse de sentiments qu'il cache sous des manières brusques et rondes, mais d'une parfaite courtoisie. Marivaux dit bien que c'est un € homme de condition, i mais uniquement, ce semble, pour rendre plus méritoire encore sa démarche auprès d'une orpheline, d'une enfant trouvée, car tout est bourgeois chez lui, langage, manières, sentiments ^
Cette simplicité cordiale, ce ton uni, ce parfum d'honnêteté, se retrouvent, joints à la dignité que donne le malheur noblement supporté, dans le pauvre et touchant ménage de M. et M"' d'Orville. Obligée, pour conserver une place à son mari malade, d'aller solliciter M. de Fécour, un financier brutal et
1. Nous ne sommes pas encore à Tépoque où les nobles se feront gloire d*embrasser les idées philosophiques. En 1740, un noble ne parlerait pas comme rofilcier de Marivaux : a Ma raison ne s'embarrasse pas que vous ayez du bien, pourvu que j'en aie assez pour nous deux, ni que vous ayez des parents dont je n'ai que faire. Que m'importe à moi votre famille? Quand on la connattruit, fût- elle royale, aiouterait-elle quelque chose au mérite personnel que vous avez? Et puis les âm«>s onl-elles des parents? Ne sont-elles pas toutes d'une condition égale?» Marivaux tenait à ces idées: quatre ans auparavant, dans les Fausses Confidences (1736), il enseignait, comme ici, l'égalité par le mariage, et faisait préférer le roturier Dorante au noble comte Dorimont; de même dans le Jeu de f Amour et du Hasard (1730), où percent des sentiments encore plus indépendants. Voy. ci-dessus p. 267, n. 1.
En cela, il était en avance sur la plupart de ses contemporains. L'abbé Prévost, par exemple, romancier comme lui, est beaucoup moins hardi. Dans ses Mémoires cTun homme de qualité (1728-32), le préjugé nobiliaire s'étale et triomphe en toute sécurité, sans la moindre intention satirique de la part du narrateur. Nous ne saurions mieux faire que de citer à ce sujet l'analyse donnée par Sainte-Beuve d'un passage topique : a L'embarras du bon M. de Renoncour ( — gouverneur d'un jeune homme de haute ubUsance — ) quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune homme : « Avez-vous ou' btfé ce qu*il est né? 9 son recours en désespoir au père du marquis, au noble duC; qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et l'effleure avec un légèreté de grand ton qui serait à nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus piquants, ne coûtaient rien à Tabbé Prévost, et n'empruntaient aucune intention de malice sous sa plume indulgente. » {Portraits littéraires^ t. I, p. 280.)