‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 250 sur 445 · L'ANCIENNE BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

L'ANCIENNE BOURGEOISIE

sans cœur, M"* d'Orville se rencontre chez ce derhier aVec Jacob : « Figurez-vous, raconte Jacob, un yisagé qui rt'à rien d'assez brillant ni d'assez régulier pour surprendre les ^éhx, mais à qui rien ne manque de ce qui peut surprendre le txÊ\ïï'\ de ce qui peut inspirer du respect, de la tendresse et même d6 Tamour; car, ce qu'on sentait pour cette jôUtiè peirséniie était mêlé de tout ce que je dis là. C'était, pour dthsi dire, Utlë ftme qu'on voyait sûr ce visage, mais une ftmë nôblé^ Vértueiise et tendre, et par conséquent charmante à toir*; > Dans Sa requête au financier^ elle est admirable d'attitudè, de bbhvènance, de douleur contenue.

M""* d'Orville représente le dévouement et la fidélité ddtis le mariage, vertu Tort dédaignée de la noblesse au dix-htiitième siècle ; bien différente de cette douce et mélancolique figurt;, M'°*' Dursan personnifie, avec une sorte d'âpreté farouche et dé grandeur austère, une autre vertu, dont la noblesse t^evendiquait à tort le monopole: la fierté légitime du nom et l'autorité dans la Tamille. Veuve, abandonnée par un fils qui Ta vbléé pour contracter une honteuse mésalliance, elle vit setile depuis vingtans et tient pour mort ce fils indigne. Elle ressent d'autàfat plus l'amertume de sa solitude, qu'elle cache ses souffrances avec une sorte d'héroïsme stoïcien. Un jour vient polir lés mères où les griefs les plus légitimes s'oublient, les résolutions les plus énergiques désarment, où elles veuletlt revoir; avant de mourir, le fils ingrat et lui pardonner : M"** Dursan lié tnollit point. Sentant sa fin prochaine, elle fait son testament : c Je n'ai plus de fils, dit-elle ; depuis près de vingt atis qu'on n'a entendu parler du mien, je le crois mort, et, quand il vivrait, ce serait la même chose pour moi, non que j'aie encore aucun ressentiment contre lui ; s'il vit, je prie Dieu de le bénir et de le rendre honnête homme ; mais ni l'honneur de la famille, ni la religion, ni les bonnes mœurs qu'il a violées, rie nie permettent de lui laisser mon bien.... Ce n'est point par liuméiir que je suis inflexible; il n'est pas question ici de bonté, tiiiiis d'une indulgence folle et criminelle qui nuirait à l'ordre et à la justice humaine et divine^. » II faut, pour la fléchir^ qu'un pieux stratagème introduise chez elle, sous un nom sd[)|)osé,

i . Le Paysan parvenu^ quatrième partie. 2. La Vie de Marianne^ dixième partie.

son fils moribond, qui rend le dernier soupir dès qu'il a reçu le pardon maternel.

Ainsi Marivaux nous fait parcourir tous les étages de la société moyenne, du petit peuple à la bourgeoisie; il nous montre les gens du commun ou des classes intermédiaires sous des aspects très divers, dans leurs joies et dans leurs tristesses, dans leui's petits plaisirs et dans leurs grandes douleurs, ridi* cules ou touchants, grossiers ou d'une délicatesse instinctive, toujours intéressants et vrais. En bien des pages aussi il a saisi le pittoresque des scènes de la rue, la physionomie changeante des journées parisiennes. Nous ne parlons pas seulement des grandes scènes de genre comme la dispute de M"''' Dutour et du fiacre, ou la bagarre au milieu de laquelle Jacob se jette, répée à la main ^; quelques lignes lui suffisent, à l'occasion, pour tracer un croquis d'un charme pénétrant. Dans tous les passages de ce genre, scènes d'intérieur ou scènes de la rue, on sent cette sympathie sincère dont nous parlions plus haut, un vif sentiment de la poésie simple qui respire dans ces milieux dédaignés par les romanciers aristocratiques, où Crébillon, par exemple, ne s'est jamais risqué. Remarquons, en outre, que la vérité chez lui n'est jamais triviale et que, en dépit de Grimm et de Tabbé Prévost, il est naturel sans être bas. En cela, il se rapproche, par une parenté singulière, d'un des maîtres de la peinture de cette époque, de (îhardin; il lui ressemble souvent autant qu'un romancier peut ressembler à un peintre. Dans son théâtre, il rappelait Watleau et VEmbarquement pour Cythère; dans ses romans, il fait pensera c^s chefs-d'œuvre de sentiment et de vérité, de réalisme, au meilleur sens du mot, et de poésie naturelle, la Mère laborieuse, le Bénédicité ', les Amusements de la vie privée, la

1. Nou» allons parler de Chardin : son premier tableau, un de ses meilleurs assurément, une Enseigne de barbier chirurgien, pourrait servir d'illustration et de complément à la scène esquissée par Marivaux. Chardin représente un homme blessé en duel et déposé à la porte du chirurgien, qui s'empresse à le soigner, tandis que la foule s'attroupe : c'est, avec une exactitude et un pittoresque surprenants, « Taccident » , la vie de la rue tout à coup arrêtée.

2. Voy. la belle description que M. Charles Blanc fait de ce chef-d'œuvre, dans son Histoire des peintres, école française, t. Il, Chardin ^ p. 6, et aussi celle de MM. de Concourt, dans VArt au diX'huitième siècle, première série, p. 93 et suiv.

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