‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 251 sur 445 · MARIVAUX ET CHARDIN · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET CHARDIN

Toitette du matifiy etc. Chez tous deux, en effet, chez Tbabitué du salon de M"* de Tencin comme chez l'artiste modeste qui ne sortait pas de Thumbie monde qu'il peignait et où étaient ses origines, ses habitudes et ses affections S on trouve non seulement le même tour d'observation, mais encore les mêmes qualités artistiques. D'abord, un sentiment profond de la mesure et de l'élégance, le goût de la précision et du détail vrai. Mais ce goût est tempéré par la délicatesse d'une nature française. C'est là ce qui distingue Marivaux de Fielding et Chardin de Téniers. Français et Parisiens*, Marivaux et Chardin sentent que le pittoresque et la vérité ne se trouvent pas seulement dans les tabagies et les kermesses, les rixes où la brute se déchaîne, les grossières débauches où elle se vautre; ces aspects de la vie populaire sont flamands ou anglais: le caractère de notre race, mieux équilibré, plus retenu jusque dans ses excès, y répugne, comme le génie de notre littérature et de notre art Ils se ressemblent aussi en ce que, dans un temps de facile morale, de littérature licencieuse, d'art voluptueux, ils échappent l'un et l'autre à la corruption qui les environne ; ils gardent quelque chose de la santé, de la sincérité des mœurs et de l'esprit bourgeois^. Tandis que Boucher fait de plus en plus de la peinture une excitation à la débauche et de la mythologie la religion des boudoirs, que de Troy, entre ses beaux tableaux d'histoire, s'abandonne, lui aussi, à celte volupté molle qui est partout, Chardin platt par a cette atmosphère de pureté qui entoure ses personnages, ce parfum d'honnêteté qu'on respire dans ses intérieurs, et qui semble

1 . Chardin était Hls d'un maîlre menuisier de la rue de Seine, il épousa la fille d*un marchand de la rue de la Verrerie, et vécut avec une honnêteté scrupuleuse et des goûts très modestes.

2. ns reprennent^ du reste, une tradition nationale alors abandonnée, Marivaux, nous l'avons dit, celle de Furelière et du Roman bourgeois , avec plus de distinction; Chardin, celle d'Abraham Bosse et des Le Nain.

3. M. Charles Blanc (p. 5) et MM. de Concourt (p. 121) remarquent de Chardin ce que nous remarquions plus haut (p. 372) de Marivaux : « (Il peint), disent ces derniers, non point les types de cette bourgeoisie déjà ambitieuse et si loin du peuple, qui commence à prendre au dix-huitième siècle l'orgueil, l'apparat, le luxe, l'air de fortune d'une noblesse en sous-ordre, mais les simples et pures figures de la bourgeoisie de peine et de travail, heureuse dans sa paix, son labeur et son obscurité,.., cette petite bourgeoisie, la forte mère du tieis état. »

sortir de tous les coins de ses toiles*. > De même Marivaux ne craint pas de raconter à ce beau monde, qui se reconnais* sait dans les Lettres de la marquise de ***, les malheurs du ménage d'Orville et Théroïsme maternel de M"* Dursan, c'està-dire de lui offrir des pages d*une grande élévation et d'une rare pureté.

Hemarquons bien vite que Marivaux, parent de Chardin, ne Test à aucun degré de Greuze, en dépit de la Mère bien-aimée et de la Mort du père de famille. Comme Chardin, en eflet, il sait se garder de cette sensibilité voulue qui gâte si souvent le beau talent de Greuze. Si ce dernier ressemble à quelque littél'ateur de son temps, c'est à Diderot et à Rousseau, à Diderot surtout. Comme le remarque spirituellement M. Charles Blanc, Tenthousiasme très sincère, mais excessif, de Diderot pour Greuze, est avant tout un enthousiasme de littérateur qui voit ses théories traduites par le pinceau, et de chef d'école qui recrute un puissant auxiliaire : Greuze, à son apparition, « c'était la peinture qui venait remporter en volontaire les victoires que lui, Diderot, avait poursuivies la plume à la main'. > Nous ne contestons ni la fougue puissante et la chaleureuse imagination de l'un, ni la délicatesse et le pathétique de l'autre ; mais on ne saurait nier que tous deux n'abusent étrangement de la € sensiblerie, > le plus faux de tous les procédés littéraires ou artistiques : c Le côté mélodramatique, l'absence complète de style, qui nous choquent aujourd'hui dans les tableaux de Greuze, étaient précisément ce que Diderot y admirait le plus. Le mélodrame ! Diderot et Greuze l'ont inventé ^, » Or, Chardin n'cx prime jamais que des sentiments moyens, une émotion douce et calme; Marivaux, qui offre plusieurs scènes très dramatiques, ne tombe jamais dans le larmoyant. Enfin, ce qui met un abîme entre Marivaux et Greuze, c'est la pureté morale de Marivaux, même lorsqu'il peint les désordres de son temps, comme les amours de M™* de Ferval, ou lorsqu'il analyse les charmants défauts de la jeune fille, comme la coquetterie changeante de Marianne. Marivaux, nous venons de le remar-

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