ibid., p
GRECZE ET DIDEROT. 379
quer, échappe à rinfluence régnante de son siècle, à ce souffle de volupté facile qui s'insinue partout; la peinture de Greuze, au contraire, « est essentiellement sensuelle, sensuelle par le fond et par la forme, par la composition, le dessin, la touche même. La vertu, qui revient sans cesse sous ses pinceaux, semble toujours sortir des Contes de Marmontel ^. i Et nous ne parlons pas seulement de la Cruche cassée^ mais de toutes ses ingénues : celles-ci, avec leurs têtes d'enfant sur des corps déjeune femme, leur déshabillé galant, leur simplicité provocante, leur innocence rêveuse, sont fausses, comme les sentiments de cette époque étrange, où la corruption devient larmoyante et tendre, où « toute la société caresse Pimage d'une vertu qu'elle pare comme une poupée; » où Ton c croirait voir le cœur d'un libertin tombé en enfance. * » Ce n'est point là l'impression que laissent Chardin dans ses toiles si franches ^, ni Marivaux dans ses études qui respirent la sincérité^.
1. De Goncourt, tArt du dix-huitième siècle, deuxième série, p. 5^.
2. Id.y ihid.^ p. 54-55. Voy. § vu de l'étude sur Greuze; il serait i citer en entier. Nous avouons nous étonner un peu de la réflexion de M. Charles Blanc : « On peuplerait un couvent de ces jeunes fllles de Greuze, qui songent, virginalement étonnées. » {Histoire des peintres, école française, t. II, Greuze, p. 6.) Singulier couvent que l'on aurait là; certainement celui de Longchamp, que peint Diderot dans la Religieuse,
3. On ne s'étonne pas que Diderot, malgré son admiration pour Chardin (en qui U voyait surtout le peintre de nature morte), ait pu écrire de ses tableaux de mœurs bourgeoises : a C^est toujours une imitation Adèle de la nature,... une nature basse, commune et domestique. » (Salon de 1761, Œuvres, édit. Asséiat et Tourneux, t. \, p. 129.) En effet, il n'y retrouve point ses théories. Plus tard, cependant, il ne peut s'empêcher de dire : «Arrêtez-vous longtemps devant un beau Ténlers ou un beau Chardin; fixez-en bien dans votre imagination l'efTet; rapportez ensuite à ce modèle tout ce que vous verrez, et soyez sûr que vous aurez trouvé le secret d*être rarement satisfait. » (Salon de 1769, CEuvres, t. X, p. 408.)
à. rtous ne voulons pas étendre outre mesure ce parallèle de Marivaux avec les artistes de son temps. Qu'on nous permette cependant de mentionner encore, à son sujet, Gabriel de Saint- Aubin, dont les dessins innombrables, croqués dans la rue, sur la borne, sous les portes, dans tous les endroits de réunion, par la pluie et le soleil, seraient, si l'on parvenait à les réunir, l'illustration la plus complète et la plus vraie de toutes les études de mœurs du dix-huitième siècle, et en particulier de celles de Marivaux. On verra ci-après (quatrième partie, chap. i) que celui-ci aimait beaucoup aussi l'observation directe, prise sur le vif, des milieux populaires. Voy., sur Gabriel de Saint- Aubin, de Goncourt, l*Art du dix-huitième siècle, deuxième série, p. 110 et suiv. ; voy. surtout, p. 112-113, un passage très curieux sur sa manière d'observer et de travailler, et le catalogue de son œuvre gravé, p. 187 et suiv.
380 LE ROMANCIKR.
La noblesse est beaucoup moins bien traitée par Marivaux que la bourgeoisie et le peuple. Celui-ci avait des ridicules, mais bien des qualités solides ; celle-là, cœur et âme de la France future, était digne de ses destinées ; la noblesse, au contraire, légère, frivole, épuisée de luxe par Louis XIV, de vices par la Régence, réduite, dans la société, au rôle de brillant et coûteux décor, ne pouvait inspirer, à qui Tétudiait de près, que colère ou pitié'. Marivaux, nous Tavons dit, n'était ni un pamphlétaire, ni môme un satirique; il représenta la noblesse telle qu'elle était, avec ses brillantes qualités de surface et sa corruption profonde, sans tirer de cette étude une conclusion sévère, qui eût été déplacée dans une œuvre d'imagination : on ne connaissait pas encore à cette époque les romans sociaux, politiques, physiologiques, documentaires, etc. Il eut même soin, hôte choyé des salons aristocratiques, de payer envers eux sa dette de reconnaissance par deux grands portraits aussi flatteurs que soignés.
Outre ceux-ci, il nous offre quelques médaillons de moindre importance, mais expressifs, et d'un pinceau délicat. Voici d'abord le jeune noble, Valville, l'amant de Marianne, aimable et galant, d'une politesse et d'une élégance parfaites, mais faible, léger, sans idées, sans aptitudes sérieuses, toujours épris de Tune ou de l'autre, incapable d'une vraie passion, portant de Marianne à M"' Varthon l'hommage d'une flamme qu'un souffle éteint et qu'un souffle rallume. Marianne la connaît bien cette nature molle et changeante, qui désarme la sévérité à force de faiblesse inconsciente et de repentirs fragiles: a Homme, Français, dit-elle, et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait que ces trois petites difficultés à vaincre.... Faites-vous un spectacle de ce cœur naturel, ... avec ce qu'il a eu de bon et de mauvais ; vous l'avez d'abord trouvé charmant, à présent vous le trouvez haïssable, et bientôt vous ne saurez plus comment le trouver*. »
De la même race est le comte de Dorsan, mais avec plus de nerf et de ressort. Valville est un homme de salon ; le comte de Dorsan serait plutôt un brillant officier, avec l'entrain et la mâle élégance d'une bravoure héréditaire; au demeurant,