PORTRAITS; M— DE LAMBERT ET DE TENCIN. S
sable ; elle a donné du premier coup à la charité la forme de l'amour maternel, et, dans la crise pénible provoquée par M"* Varthon entre Valville et Marianne, elle a su tenir, avec une impartiale justice, la balance égale entre son fils selon la nature et sa fille selon le cœur. Si dur pour les mères dans son théâtre, Marivaux a tracé ici, de Taffection et de Tautorité maternelles, une image presque idéale. Qualités de Tesprit et du cœur, M""* de Miran possède tout ; simple, sans amour-propre ni envie, songeant toujours aux autres, jamais à elle-même, le fond de son caractère est la bonté, de toutes les vertus assurément la moins commune dans le monde que fréquentait Marivaux: € Fût-il question des choses les plus indifférentes, M"*"" de Miran ne pensait rien, ne disait rien qui ne se sentit de cette abondance de bonté qui faisait le fond de son caractère. Et n*allez pas croire que ce fût une bonté sotte, aveugle, de ces bontés d'une àme faible et pusillanime, et qui paraissent risibles même aux gens qui en profitent. Non, la sienne était une vertu ; c'était le sentiment d'un cœur excellent ; c'était cette bonté proprement dite qui tiendrait lieu de lumière, même aux personnes qui n'auraient point d'esprit. > Ceci n'est point le cas de M*"* de Miran : c C'était de ces esprits qui satisfont à tout sans se faire remarquer en rien ; qui ne sont ni forts, ni faibles, mais doux et sensés ; qu'on ne critique ni qu'on ne loue, mais qu'on écoute '. >
M"* Dorsin, amie intime de M"** de Miran, est digne d'une telle amie, mais, si M""* de Miran est avant tout femme de cœur. M"* Dorsin serait plutôt femme d'esprit. Voici d'abord son genre de beauté^ car elle est fort belle : « Personnifions la beauté, et supposons qu'elle s'ennuie d'être si sérieusement belle, qu'elle veuille essayer du seul plaisir de plaire^ qu'elle tempère sa beauté sans la perdre, et qu'elle se déguise en grâces ; c'est à M"' Dorsin qu'elle voudra ressembler. » Et ce beau visage charme surtout par l'expression : « Ajoutez une àme qui passe à tout moment sur cette physionomie ; qui va y peindre tout ce qu'elle sent ; qui y répand l'air de tout ce qu'elle est ; qui la rend aussi spirituelle, aussi délicate, aussi vive, aussi fière, aussi sérieuse, aussi badine qu'elle l'est tour
i. La Vie de Marianne^ quatrième partie.
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M LE ROMÂNGIEH.
à tour elle-même ; et jugez par là des accidents de force, de grâce, de finesse, et de l'infinité des expressions rapides qu'on voyait sur ce visage ^ » Elle aussi est bonne, mais sa bonté même est spirituelle, si l'on peut dire, car l'esprit est tellement la nature de M*"" Dorsin, qu'il se mêle à toutes ses actions, à toutes ses pensées. Avec cela, € une âme forte, courageuse et résolue, de ces âmes supérieures à tout événement, dont la hauteur et la dignité ne plient sous aucun accident humain ; qui retrouvent toutes leurs ressources où les autres les perdent, qui peuvent être affligées, jamais abattues ni troublées ; qu'on admire plus dans leurs afflictions qu'on ne songe à les plaindre ; qui ont une tristesse froide et muette dans leurs plus grands chagrins, une gaieté toujours décente dans les plus grands sujets de joie *. >
Ces deux portraits sont traités avec une prédilection marquée ; on le voit non seulement à leur étendue ^, mais au soin minutieux du détail, à la variété des nuances. On croit surprendre, en bien des traits comme dans l'ensemble, une sorte d'afTection discrète, que des modèles imaginaires n'exciteraient pas. Enfin, ils s'appliquent si bien, le premier à M""* de Lambert, le second à M"* de Tencin, celui-là par le soin de mettre en lumière certaines qualités, celui-ci par l'adresse à dissimuler certains défauts, qu'ils représentent certainement les deux amies de Marivaux *. Ainsi le romancier reprenait une