‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 263 sur 445 · LE SENTIMENT DE LA NATURE · texte numérisé non relu

LE SENTIMENT DE LA NATURE

de seigneurs^ de grandes dames et de lettrés, qui l'admirait, à travers les glaces des salons, sous forme de jardins auK larges tapis de verdure, aux quinconces géométriques, aux longues allées droites, aux arbres taillés en voûtes régulières, ou même en lyres et en vases, comme des ornements de console et de cheminée. Sauf chez La Fontaine, il n'y a, au dix-septième siècle, trace de pittoresque naturel dans aucun genre littéraire ^vBoileau, c fuyant les chagrins de la ville, » et cherchant contre eux asile à la campagne^ fait des vers descriptifs ou pèche à la ligne, au lieu d'admirer un site riant '. Molière met le prologue du Malade imaginaire c dans un lieu champêtre et néanmoins fort agréable ^. > M'"' de Sévigné, dans sa charmante lettre sur la mutilation des bois du Buron, n'a de regrets que pour les belles allées droites dont elle ne sortait pas, et ses regrets s'exhalent en réminiscences littéraires et mytholo* giques *. Littéraires et d'imitation sont aussi les descriptions de Fénelon : toutes, malgré leur charme, ont quelque chose d'arrangé; le sentiment n'y est pas ^. Selon Stendhal, le premier léger indice que l'on puisse saisir au dix-septième siècle de pittoresque naturel, c'est, dans la Princesse de Clères, une

1. Voy., sur cette absence du sentiment de la nature au dix-septième siècle et dans la première moitié du dix-huitième, Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire^ quatrième leçon, Causeries du lundis t. XI, p. â6 et fluiv. (à propos du Voyage de Chapelle et de Bachaumont)^ et H.Taine^ La Fontaine et ses fables, deuxième partie, chap. ii : « On n'a, dit ce dernier, qu*à comparer les paysages de Poussin et de Pérelle à ceux de Decamps et de Rousseau, pour comprendre le changement qui s'est fait dans cette voie do la nature depuis deux siècles. A présent tout le monde y marche parce qu'elle est ouverte. Au temps de La Fontaine, il n'y avait, je crois, qu'une ressource, le génie, pour la frayer. »

2. Epitre VI, à M. de Lamoignon. — Il n'y a pas dans tout le morceau un seul indice du sentiment de la nature. Boileau ne voit, en somme, qu'une chose à la campagne : la faculté de prendre de Texercice et d'échapper aux fâcheux.

3. Ou bien encore, comme pour la Pastorale comique, « dans- la délicieuse vallée de Tempe, » laquelle, au dix- septième siècle, était proprement o un lieu commun » à toutes les pastorales, avec divertissements, machines, jeux divers, etc.

à. Lettre du 27 mai 1680.

5. La tradition veut que la description de l'île de Galypso ait été faite d'après une petite île do la Dordogne, située en face de Carennac (Lot), où Fénelon séjourna asseï longtemps. L'tle s'appelle aujourd'hui « riie de Calypso, n et le site eu est ravissant, mais la description du grand écrivain, lue en cet endroit, est, il faut le reconnaître, bien inlérieure au modèle.

certaine allée de saules où M. de Nemours va promener sa rêverie *.

Il en esl de même au dix-huitième siècle. Avant Rousseau, à peine découvre-t-on çà et là quelques esquisses de paysages sentis et vrais; ainsi, dans Gil BlaSy la description, admirée par Walter Scott ', de la grotte où s*est retiré don Raphaél ^. Les amis de Marivaux, Foutenelle, La Motte, M*^' de Tencin, sont assurément de tous les esprits les moins ouverts au sentiment de la nature ^. Marivaux leur ressemble; dans son théâtre, il n'y a point trace de pittoresque ^, et, dans ses

1. « La première trace d'attenlion aux choses de la nature que j'aie trouvée dans les livres qu'on lit, c'est cette rangée de saules dans laquelle se réfugie le duc de Nemours, réduit au désespoir par la belle défense de la princesse de Clèves. » (Stendhal, Mémoires d'un touriste , 10 mai 1837.) Voici le passage : c La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché. » {La Princesse de Clèves, quatrième partie.) Un penseur ingénieux et souvent profond, que nous aurons plusieurs fois encore l'occasion de citer, M. Doudan, Voit dans l'influence du christianisme la cause de ce dédain de la nature au dix-septième siècle ; selon lui, le sentiment des beautés naturelles est d'autant plus vif que la foi est plus faible : voy. son étude sur les Révolutions du goût, § V, dans Pensées et fragments, p. 295. La théorie est plus originale que juste, car c'est chez les solitaires de Port^Royal, les chrétiens les plus fervents du dix-septième siècle, que se trouve l'expression la plus sincère et la plus profonde de ce sentiment. Voy., dans Port-Royal (t. V, p. 277-78) la lettre charmanle que M. Vuillart écrivait à M. de Préfontaine, le 1& mars 1697, « aux premières haleines du printemps, dit Sainte-Beuve, et Tâme toute émue d'une légère allégresse. » C'est € un motif d'ode chrétienne, le correctif (s'il en est) du chant éternel de Lucrèce : It ver et Venus. »

2. Dans sa biographie des romanciers célèbres, citée par Villemain {Uttérature au dix-huitième siècle, onzième leçon).

3. Gil Bios, livre IV, chàp. IX. — Description gracieuse assurément, mais vague encore et peu sentie; ces a rocailles » et ces « coquillages, » ces « mille sortes de fleurs, » ce ruisseau a qui court se répandre, » etc., sont partout avant et après Le Sage.

à. Faisons cependant une exception en faveur du marquis d'Argenson, un des familiers de M"** de Lambert. Dans ses Mémoires, il donne de sa maison de campagne, àSegrey, prèsd'Àrpajon, une description charmante, dont quelques traits sont dignes de Rousseau. (Êdit. Janet, t. V, p. 2&5,et U VI, p. 180.)

5. Les héroïnes de Marivaux, dit Théophile Gautier (Histoire de Fart dramatique, t. V, p. 310), « manquent, ainsi que tous les personnages des tragédies et des comédies françaises, de cet admirable sentiment des choses de la nature, du ciel clair ou troublé, de l'eau qui court, du vent qui murmure, du feuillage qui pousse, de la fleur qui s'épanouit, dont sont douées (les héroïnes de Shakespeare). Chaque être créé par le divin poète anglais porte avec lui son paysage et marche entouré de son atmosphère ; les per»oo* nages de notre répertoire se meuvent dans un milieu abstrait. »

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