‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 27 sur 445 · D'Âlembert, p · texte numérisé non relu

D'Âlembert, p

à, Maur. Sand, t. II, p. 192. Les contemporains la préféraient, sans hésiter, aux actrices les plus goûtées de la Comédie-Française. Le marquis

verrons tout à l'heure les vers galants qu'il adressait à la femme ; d'autre part, nous ne serions pas éloigné de lui attribuer ce portrait anonyme de Tactrico, publié dans le Mercure *^ y et où Fonretrouve, ce semble, avec son tour d'esprit, oe goût de la mythologie dont il nous a donné des preuves dans le Portrait de Climène et YÉpitre dédicatoire au duc de Noailles :

Depuis qu'on a banni de la scène ennoblie Le comiqne grossier, les obscènes couleurs

Des premiers pinceaux de Thalie ; Depuis que l'esprit seul produit les vrais acteurs, Qui de nos mœurs si bien nous traça la peinture^

Tant d'agréments sur la scène employa,

Sauva mieux l'art, rendit mieux la nature Que fit l'aimable Sylvia?

D'un talent si nouveau je connais le modèle.

C'est un secret qu'Amour m'a déclaré ;

Non qu'en ce point ce Dieu m'ait préféré :

A qui l'Amour ne parle-t-il point d'elle ? Or, voilà le secret, peut-il ètrejgnoré ?

Sur une plage où règne Gythérée, Une des Grâces, un beau jour,

Se promenait de ses sœurs séparée; Prêtée alors parut aux rives d'alentour : U la voit, il la suit ; qui ne suivrait les Grâces ? Elle foit, et le Dieu de voler sur ses traces ; Il approche et admire, hésite, ose parler.

d'Argens écrivait à Frédéric II: c'La Sylvia est toujours la meilleure actrice du royaume. » (Paris, 26 aoûtl7d7, dans les Œuvres de Frédéric le Grand^ édition du gouvernement prussien, Correspondance, t. IV, p. 23.) Remarquons à ce sujet que Sylvia n'est pas du tout, comme le dit en note M. Preuss, cette « belle Sylvie, t> pour laquelle d'Argens avait conçu dans sa jeunesse une violente passion, et qu'il faillit épouser, après l*avoir suivie jusqu'en Espagne. Dans le concert de louanges dont elle est l'objet, il n'y a guère qu'une note discordante, celle de Grimm, qui, n'aimant pas Marivaux, n'aime pas davantage son interprète. Il écrivait (t. II, p. 270) le 1*' octobre 1758 : « Le Théâtre-Italien a perdu, il y a un mois, une actrice célèbre sous le nom de Sylvia. On disait qu'elle jouait avec une grande finesse et beaucoup de naïveté, deux qualités qui, surtout réunies, sont bien rares; pour moi, j'avoue que je n'ai jamais bien senti le mérite de cette actrice. Elle était d'une figure désagréable; elle avait la voix fausse et un jeu à prétentions, tout à fait fatigant » Suit la comparaison désobligeante, de règle en pareil cas : « Je n'ai jamais compris comment on pouvait vanter sa naïveté quand on connaissait le jeu de M^'* Gaussin, ni sa finesse, quand on savait sentir celui de M"* Dangeville. » C'est tout à fait le ton dédaigneux et tranchant dont l'aigre critique se sert pour Marivaux, et tout ce qui se rapporte A Marivaux; le portrait même de notre auteur, quoique peint par un mattre, Michel Vanloo, n'échappe pas à ce parti-pris de dénigrement. » (Voy. ci-après, Appendice I, A.) 1. Septembre 1725.

ZANHTTA-HnSA llKNOZZI

Avec eolère Eglé répond à cet hommage ;

Se refuser sans se troubler Peut-être aurait été d'un plus mauvais présage.

Que fait Protée ? Il change de langage. Sait varier ses soins, cacher ses déplaisirs. Encore qu^amoureux, on ne réussit guère ; Devenez séduisants, épargnez les soupirs, Amants, tout est prouvé d*abord cpi'on a su plaire. Il plut aussi ; bientôt un mutuel amour^ Dans le sein des plaisirs éternisa leur chaîne. Ce Itit ainsi, pour Thonneur de la scène.

Que Sylvia reçut le jour.

Qui pourrait s'y tromper ? Elle a du dieu son père

Cet ingénieux caractère

D'enjouement, de variété, Et la naïveté de sa charmante mère.

Ces vers sont assez mauvais pour être de Marivaux; on y retrouve le poète de Crispin Vheureux fourbe et d'Annibal, avec ses hiatus, ses chevilles, ses rimes forcées, ses tours pénibles, etc. Ils sont curieux cependant, comme témoignage de vive admiration. On préférera sans doute ce portrait en prose que traçait de Sylvia un autre contemporain, et qui la montre à cinquante ans, toujours gracieuse et séduisante, prolongeant sans effort cette jeunesse apparente qui semble le privilège des reines de théâtre. C'est un ami de son fils qui la dépeignait ainsi en 1751 :

Elle avait la taille élégante, Tair noble, les manières aisées, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante pour tout le monde, remplie d'esprit et sans le moindre air de prétention. Sa figure était une énigme, car elle inspirait un intérêt très vif, plaisait à tout le monde, et, malgré cela, à Texamen elle n'avait pas un seul beau trait marcpié : on ne pouvait pas dire qu'elle fût belle, mais personne sans doute ne s'était avisé de la trouver laide.... On n'a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer; et, pour qu'on la trouve, il faut qu'elle réunisse en elle toutes les parties que Sylvia possédait dans l'art difficile du théâtre : action, voix, esprit, physionomie, maintien, et une grande connaissance du cœur humain. Tout en elle était nature, et l'art qui la perfectionnait était toujours caché *.

Sylvia était pour Marivaux comme l'idéal des qualités qu'exigeaient ses rôles de femmes : la charmante actrice dont « le

1. Cité par M.Campardon, t. I, p. Id. — Le célèbre pastelliste La Tour a peint en 1750, c'est-à-dire à la même époqne, un portrait de Sylvia,

caractère était la naïveté et les grâces tout Tart ]i« n'avait * € qu'une manière pour les jouer tous, mais, dans chacun, elle

gravé en 1755 par Surugiie le fils. Ce portrait est superbe comme œuvre d'art, du moioi Testampe, que Ton peut voir dans le portefeuille alphabétique de la Bibliothèque nationale; le pastel original n'est ni au Louvre, ni au musée de Saint-Quentin. Sylvia est vue à mi-corps, dans Tencadre* ment d'une fenêtre, au-dessous de laquelle un cartouche porte ces vers :

Da jeu de SylTiala naïve éloquence

Sait instruire, égayer, attendrir tous les cœurs.

A l'art de plaire unissant la ddcence

Elle ennoblit son état par ses mœurs.

On verra ci-après, p. 57, n. 3, qu'il y a peut-être quelques réserves à faire sur ces deux derniers.

En coiffure basse et poudrée, un ruban au cou, le corsage très ouvert, elle regarde en face. La figure, encore belle, est longue, les yeux mi-clos, le nez mince, la bouche un peu pincée, le menton double et très accusé. L^expression générale est froide, avec beaucoup de finesse et d'esprit. Certes, ce n'est point la Sylvia qu'on aurait imaginé^ une gracieuse et piquante figure d'actrice italienne. Elle doit être ressemblante cependant, car La Tour reproduisait la physionomie vraie de ses modèles avec une étonnante fidélité (voy. de Concourt, VÀrt du dix^huitième siècle, première série, p. 363); mais il est assez difficile de concilier l'impression que produit ce portrait avec celle qu'éprouvaient les contemporains de Tactrice.

Un tableau de Lancret, gravé par Marie (œuvre gravé de Lancret, à la Bibliothèque nationale; et aussi au t. Vil des Œuvres de Boissy, en tète de La***, comédie, avec un quatrain insigniflant) représente a M. Thomassin et H"* Sylvia de la Comédie-italienne. » Les deux comédiens dansent, au milieu d'un site champêtre ; Homus les regarde du haut d'un rocher. Sylvia est svelte et grande, beaucoup plus grande que son camarade ; la figure, souriante et vue de profil, est plus gracieuse et plus jeune, mais moins fine que dans le portrait de La Tour.

Dans l'ouvrage de M. Sand, t. II, p. 193, un gracieux dessin représente Sylvia en costume de théâtre.

Ces trcis portraits ont chacun leur mérite, surtout le premier, qui est une œuvre hors de pair, mais aucun d'eux ne nous satisfait: ils nous donnent une Sylvia ou vieillie, ou flattée, ou conventionnelle. Le portrait de la vraie Sylvia, la femme charmante et l'actrice applaudie, est dans une collection particulière, celle de M. Auguste Vitu : a On ne saurait voir, écrivait le possesseur, physionomie plus attrayante; c'est la grâce décente de Rose Chéri, éclairée par le fin sourire de M'** Mars.» (Le Figaro, 3 juillet 1877.) M. Vitu a bien voulu nous autoriser à faire reproduire ce portrait et nous en a raconté l'histoire. Vers 1860, il remarqua parmi tout un bric-à-brac, étalé en plein vent contre un mur du boulevard des Batignollcs, une vieille toile, qu'U paya six francs : la toile, lavée à l'eau pure, laissa voir, à droite, la signature de Carie Vanloo ; au dos, sur le châssis, on lisait celte ligne, d'une fine écriture du dix-huitième siècle : « Zanctta Roza Benozzi dite M"*' Sylvia.» C'est un médaillon ovale, de 0'°,53 sur 0'>,ft5. Sylvia, en robe vert d'eau échancrée en cœur, avec une draperie rouge sombre sur l'épaule gauche, est vue de face et à mi-corps; la figure est de grandeur naturelle; laeoif-

charmait d'un plaisir toujours nouveau ' }>. Ainsi, ses défauts même^ si cette ressemblance avec elle-même était un défaut, la fendaient merveilleusement propre à interpréter Marivaux^ à qui l'on reprochait de faire toujours la môme pièce '. Il lui dut beaucoup de ses succès, mais elle était aussi son élève et son obligée : il travailla tous ses rôles avec elle, depuis une première entrevue où ils virent bien qu'ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre^.

fore, très simple et sans poudre, se compose d'une grosse natte nouée sur le sommet du front et retenue par un diadème de perles blanches, avec une longue boucle tombant sur Tépaule droite. C'est une brune aux yeux bleus, la figure ovale et d'un dessin parfait, le teint rose, les yeux spirituels et doux, la bouche aussi fine et plus gracieuse que dans le portrait de La Tour, le menton moins développé ; et pourtant, c'est bien le même modèle, mais représenté à trente ans au plus par Vanloo (le tableau n'est pas daté), à cinquante par La Tour.

1. Sticotti, Garrick et les acteurs anglais, p. 13, note. Cité par M. Ed. Fournier, p. xiii. — Les rôles que jouait de préférence Sylvia étaient ceux qui, dans la comédie italienne, portaient le nom générique é'Isabel/e (voy. Maur. Sand, t. H, p. 156 à 204; et, dans Gherardi, t. 1, p. 279 et suiv., Isabelle médecin^ sans compter plusieurs autres pièces du même genre). Elle les fit siens, et Ton dit des Sylvia, comme on dit plas tard des Dugazon et des Favart, Isabelle au dix-septième siècle, dit H. Sand, « est presque toujours une maîtresse femme, cousine germaine, pour Tesprit d'aventures et la rouerie sceptique, de la soubrette Colombine, avec laquelle son emploi s'est quelquefois fondu. Elle est le type de la grande coquette, de l'intrigante, de la fille terrible.... Elle joue souvent en travesti.... Isabelle est généralement comique. Son emploi n'est pas d'attendrir ni même d'intéresser. Elle embrase la scène de ses satires, de ses fantaisies et de son bel esprit.» (Tome II, p. 181, 187). Un charmant exemple dece genre d'Isabelle est Agathe, des Folies amoureuses de Regnard, comme aussi, quoique à un degré moindre, Isabelle, de VÊcole des Maris, de Molière. Par les jeunes premières, veuves ou jeunes filles, et les soubrettes do Marivaux, car elle jouait les unes et les autres, on voit quel cachet de nouveauté Sylvia dut donner à remploi traditionnel; il devint avec elle plus réservé, moins audacieux, sans rien perdre de sa grâce piquante et mutine.

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