LES FAUX DÉVOTS
crites, crayonnée chemin faisant en quelques traits spirituels, depuis le faux dévot inoiïensif, d'une hypocrisie douce et presque innocente, jusqu'au faux dévot orgueilleux et enfiellé, tout brûlant de cette méchanceté redoutable qui semble particulière à Tespèce. De plus, il a consacré à Thypocrite un grand portrait de caractère, M. de Climal, magnifique élude digne de soutenir la comparaison avec Timmortel Tartufe et le très ingénieux Onuphre. On s'étonnera peut-être qu'avec ses sentiments chrétiens bien connus, il ait donné tant de place dans ses romans à un vice dont la peinture trop hardie peut chagriner la piété elle-même S et, de plus, bien moins répandu au dix-huitième siècle qu'au temps de Molière et de La Bruyère. Mais c'est justement parce que Marivaux était un croyant sincère, comme La Bruyère (nous ne parlons pas de Molière, dont le christianisme n'est pas très établi^), qu'il
se trouvent peints les couvents de femmes, ouvrages inspirés le pi us souvent par la passion et qui sont en général très médiocres et fort peu littéraires, citons encore Tadmirable et étrange scène de On ne badine pas avec Vamour (acte II, scène vu), d'Alfred de Musset, entre Camille et Perdican ; celle-là n'est pas un pamphlet, mais un essai d'analyse psychologique et morale, plein de vigueur et de passion.
1. On connaît le terrible anathème de Bossuet {Réflexions sur la comédie) et les reproche^ de Bourdaloue {Sermon sur r hypocrisie) accusant Molière d'avoir c prétendu b dans la personne de Tartufe, a tourner les choses les plus saintes en ridicule. » Sauf quelques exagérés, les croyants sincères ne commettent plus, à l'égard deMolière, cette injustice et celte imprudence. Mais on comprend très bien, dit Sainte-Beuve {Port-Royal, t. Ill, p. 301) a qu'en son temps le grand comique ait excité le scandale et 1* alarme parmi les âmes sincèrement chrétiennes. » Dans un travail récent, M. P. Janet recherche les causes de ces alarmes et résout les questions très controversées qui s'y rattachent : « La comédie a-t-elle le droit de se mêler des choses divines et de prendre en main la défense de la vraie dévotion contre la fausse? Peut-on, d'un autre côté, attaquer la fausse dévotion sans compromettre la véritable, les signes de Tune et de l'autre étant extérieurement les mêmes 7 » {La Philoiophie de Molière, dans la Revue des Deuoh' Mondes du 15 mars 1881.) Il conclut à l'indépendance et à l'innocuité de la comédie.
2. Voy., sur cette question délicate, les notices en tête de Tartufe et de Don Juan dans l'édition de Molière de MM. Despois et Mesnard. Sainte- Beuve {Port-Royal, t. lil, p. 272) estime que Molière « n'a été entamé, à aucun âge, par le christianisme, b Dans l'article cité plus haut, M. Janet pense que le grand comique, en face du christianisme, « s'était placé au point de vue mondain et latiludinaire, sans aucune hostilité systématique, > plutôt avec une sorte do « libre pensée désintéressée, a L'impiété outrée t lui était désagréable, » et la dévotion outrée, « affectant l'horreur du théâtre, devait facilement se tourner pour lui en cagotisme et en hypocrisie, a
déteste et démasque Thypocrite. En outre, il ne faudrait pas croire que la fausse dévotion, l'intolérance et les querelles religieuses eussent fini avec le siècle de Louis XIV : la lutte persistante des jansénistes et des jésuites, les excès de la direction spirituelle, bien des scandales religieux^ la guerre entre les philosophes et TÉglise faisaient de rhypocrisie dévote un sujet d'observation toujours présent; enfin, on vient de voir que peut-être Marivaux avait eu à souflrir personnellement de cette hypocrisie.
Au reste, il a bien soin de marquer qu'il s'attaque aux faux-semblants de la dévotion et non pas à la dévotion ellemême ; il distingue expressément les c dévots, > qu'il ne peut souffrir, des c pieux, > qu'il aime et respecte: « Je ne parle jamais que des dévots, dit-il ; je mets toujours les pieux à part'.» Molière^ avait dit la même chose par la bouche de Cléante;
1. Voy. sur les querelles religieuses de ce temps et la reprise des persécutions contre les protestants, H. Martin, Histoire de France, livre xav, § 1 et 2. La déclaration du là mai 172â sur les prolestants a dévoue, dit-il, le gouvememeut du duc de Bourbon au mépris et à Tindignalion de la postérité; la loi était monstrueuse : l'exécution fut pire encore. » Avec le
cardinal de Fleury, le sort des protestants s'adoucit un peu, mais « les lettres de cachet, les exils se mullipliérent, au contraire, dans une proportion exorbitante envers les ecclésiastiques jansénistes ou gallicans. » Voy. aussi le poignant chapitre de Michelet, Histoire de France, Louis XV, chap. iv. Quant aux scandales religieux provoqués par les abus de pouvoir dû haut épiscopat, on connaît la déposition au concile d'£mbrun (1727), par une minorité moliniste, du vertueux évèque Soanen et Tirritation qui s'ensuivit; le scepticisme et l'immoralité de beaucoup de prélats achevaient d'indisposer l'opinion. Voy., à ce sujet, Taine, les Origines de la France contemporaine, t. I, liv. IV, chap. II, et Aubertin, CEsprit public au dix-huitième siècle, deuxième époque, chap. iv, et troisième époque, chap. m.
2. Dans le sens qu'il attribue aux deux mots pieux et dévot, Marivaux ne fait pas une distinction arbitraire, du moins à l'époque oi^ il écrivait Pieux n'a été pour ainsi dire jamais pris en mauvaise part; au contraire, à partir de la lin du dix-septième siècle, dévot reçoit une signification défavorable, même sans l'épithète de faux. C'est en effet le moment où la dévotion devient une industrie. On sait le sens que La Bruyère donnait toujours à dévot (« Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. » De la Mode, § 21) ; M*"* de Maintenon elle-même écrit (3 septembre 1710) : «A force devoir... la fausseté des dévots, je suis parvenue à ne pas les plus estimer que les femmes. » Au contraire. M"** de Sévigné pouvait dire encore en 1690 (lettre du 5 février) : « Il n'y a rien que je souhaitasse plus fortement que d'être dévote. »