LES FAUX DÉVOTS
Marivaux lient, lui aussi, à ce qu'il n'y ait pas de confusion possible et développe ainsi sa pensée :
Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux l'édifîent; les premiers n'ont que les lèvres de dévotes, c'est le cœur qui Test dans les autres; les dévots vont à Tégiise simplement pour y aller, pour avoir le plaisir de s'y trouver, et les pieux pour y prier Dieu; ces derniers ont de rhumilité, les dévots n'en veulent que dans les autres. Les uns sont de vrais serviteurs de Dieu, les autres n'en ont que la contenance. Faire oraison pour se dire : c Je la fais; > porter à l'église des livres de dévotion, pour les manier, les ouvrir et les lire; se retirer dans un coin, s'y tapir, pour y jouir superbement d'une posture de méditatif; s'exciter à des transports pieux, afin de croire qu'on a une âme bien distinguée, si on en attrape; en sentir, en eflei, quelques-uns, que l'ardente vanité d'en avoir fait naître, et que le diable, qui ne les laisse manquer de rien pour les tromper, leur donne ; revenir de là tout gonflé de respect pour soi-même, et d'une orgueilleuse pitié pour les âmes ordinaires ; s'imaginer ensuite que l'on a acquis le droit de se délasser de ses saints exercices par mille petites mollesses qui soutiennent une santé délicate : tels sont ceux que j'appelle des dévots, de la dévotion desquels le malin esprit a tout le profit, comme on le voit bien^
Quant à cette haine propre aux dévots, et a qu'ils prennent contre vous comme une preuve que vous ne valez rien, » haine
Royaf, t. III, p. 289) fait très justement ob«erver que, dans le parallèle de Molière, « le vrai dévot, si bien tenu à part et en réserve, n*e8t plus guère là que pour la forme, pour Thonneur. Le faux dévot, au contraire, est tout à fait dégagé, mis en saillie et accusé en des traits à la fois généraux et précis, désormais ineffaçables. » Dans le parallèle de Marivaux, les deux types sont également traités et la balance égttle.
Enfin, dans les romans de notre auteur, trois caractères de personnes vraiment « pieuses, » montrent quelle estime et quelle sympathie il avait pour la véritable piété. Ce sont, dans la Vie de Marianne, le vieux curé de campagne, qui recueille l'héroïne, la sœur du curé, et le P. Saint- Vincent. A peine si, chez ce dernier, on peut relever quelques défauts, par exemple son aveugle confiance dans les fausses vertus de M. de Climal : il ne se laisse désabuser qu*avec peine et rien de plus amusant que son parti pris d'interprétation indulgente en présence des révélations que lui fait Marianne (troisième partie). Quant au vieux curé, en le représentant charitable^ éclairé, Marivaux est encore dans la vérité lilstorique. Selon Sénac de Meilhan, « les curés de France formaient une des classes les plus respectables de la société... Le revenu de la plupart était insuffisant, et le sèle, les mœurs et la piété disUnguaient cet ordre de citoyens, dignes d'un sort plus heureux. » {Le gouvernement, les mœurs et les conditions en France, avant la RévO' lution, édit. de Lescure, p. 103.)