‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 280 sur 445 · Le Paysan parvenu^ deuxième partie · texte numérisé non relu

Le Paysan parvenu^ deuxième partie

2. Tartufe^ acte iv, scène vni. — Ailleurs Marivaux est plus explicite encore à l'endroit des directeurs ; il dit sans ménagements sa façon de penser sur Tempressement dont ils sont l'objet de la part de leurs pénitentes : « Bienheureux personnages, à qui ces dames confient leur conscience ; gens au profil de qui tourne la piété de nos dévo.tes, pendant que Dieu n'en a que les honneurs. Je ne sais, mais cette inquiétude, ce scrupule toujours renaissant et ces visites fréquentes chez l'honmie de Dieu, sont une image bien ressemblante des mouvements d*un cœur tendre ; ce pourrait é:re de ramour qui ne fait que changer de nom. > (Pièces déiachéex^ Deuxième lettre à Madame ***).

Et ceci encore : t Je ne leur entendais parler (à des dévotes) que de leur directeur ; leur vie se passait en scrupules, qui demandaient qu'on le revK quand on venait de le quitter, et puis qu'on y retournât après Favoir revu, et puis qu'on l'envoyât prier de revenir, quand on ne pouvait Taller chercher. Cela ne me plaisait point *, je trouvais beaucoup d'imperfections dans ce besoin éternel qu'on avait de la créature pour aimer le Créateur; je croyais voir là-dedans que la chair était plus dévote que Tesprit, et il ine paraissait enfin que ce violent amour pour Dieu pouvait fort bien ne servir au cœur que de prétexte pour une autre passion.... Je quittai pour toujours ces dévotes,... et je me relirai à la campagne, où mon curé prend soin de ma conscience sans avoir à démêler avec mon cœur. » (Le Spectateur français^ dix-neuvième Xeuille.)

3. Dans les conférences de l'École normale, M. Corrard (voy. ci-dessus, p. 5, n. 1) ne manquait jamais d'étendre à M. de Climal le paraUèle consacré de Tartufe et d'Onuphre.

à. Voy., sur ces diverses peintures de Thypoerisie, C. Lentent, la Satire au moyen âge^ chap. v, vu, ix^ xvi et xix, et la Satire au seizième siècle, livre I, chap. li,iiiet iv, livre II en entier, et livre Ili, chap. vii. Voy. aussi, pour Rabelais spécialement, £m. Gabhert, Rabelais, la Renaisiance et la Réforme, troisième partie^ chap. u. L'hypocrisie dévote apparaît d'abord dans la première partie du Roman de la Rose^ sous le nom de Papelardie^ mais

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rencontré déjà au cours de cette étude, faux dévot, faux bon-^ homme, faux bienfaiteur. L'hypocrisie n'est pas chez lui, comme chez Tartufe, un moyen de duper de vrais dévots, plus sincères qu'éclairés, ni, comme chez Onuphre, un levier d'ambition mesquine; c'est un moyen de satisfaire aisément, sans scandale et sans perdre Testime du monde, un besoin de débauche qui semble très impérieux. Tartufe et Onuphre sont probablement des sceptiques, fort -dégagés des croyances qu'ils simulent et exploitent avec impudence. M. de Climal, au contraire, à en juger surtout par son repentir et sa confession Gnale, semble avoir, sinon de fortes croyances, au moins cette peur de Tenfer qui tient lieu parfois de morale et de foi. Ce n'est pas un rigoriste^ ; homme du monde, il vit dans le luxe et le bien-être de son rang. La dévotion consiste pour lui en de scrupuleuses pratiques, et des liaisons avec de très respec* tables religieux, dont l'amitié est une garantie. Sous le manteau de cette dévotion sans austérité, il satisfait à la fois son besoin de considération sociale et ses passions. Quant à la crainte de l'enfer, il nourrit sans doute l'espérance, inavouée^ mais réelle, qu'à l'heure de la mort une confession sincère lui permettra d'éviter la damnation '.

Ce ne peut être que la luxure qui a jeté M. de Climal dans l'hypocrisie ; s'il n'était pas dominé par la tyrannie des sens^ ce serait sans doute un honnête homme et un homme pieux. Marivaux, en effet, ne lui attribue aucune action douteuse, rien

ce n*e8t encore qu*ua portrait peint sur le mur du jardin mystique de Guillaume de Lorris ; elle ne s'en détache pas pour se mêler à l'action. Cette froide et immobile flgure sort de son cadre dans la deuxième partie du roman, animée par Jean de Meung sous le nom de Faux-Semblant. Durant trois siècles, Faux-Semblant reparait sous divers noms, toujours plus vivant, et avec des traits de plus en plus précis, dans les fabliaux, les romans et les farces. Henri Estienne, Rabelais, Régnier continuent la tradition et la complètent, Régnier surtout, dont la Macetle, suivant Texpression de M. Lenient {Satire au seizième siècle^ t. I, p. 147), t est la sœur aînée de Tartufe. »

1 . Tel que Tartufe est peint au premier acte par Damis et Dorine, critique lélé, ennemi des divertissements, des visites, etc. Onuphre, lui aussi^ porte une haire et se donne la discipline.

2. C'est, avec plus de sincérité peut-être, la théorie de Macette dans Régnier (satire xui, édit. P. Jannet, p. 108) :

Puis, U bontë du ciel nos offences surpasse : Pourveu qu'on se confesse, on a tovyours sa grâce. U donne quelque chose à nostre passion, etc.

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de l'avidité et de Tingratitude de Tartufe, rien des tripotages d'intérêt dans lesquels Onuphre cherche son proGt ^ S'il devient calomniateur, c'est qu'une aventure galante l'a jeté dans une impasse, d'où il ne peut sortir qu'en perdant une innocente. Tout, au contraire, dans sa conduite, montre un homme dominé par un besoin de débauche, qu'il s'efforce de satisfaire en secret. Cette petite maison de faubourg, gouvernée par une matrone discrète et un homme d'affaires sans scrupules, où il veut installer Marianne, a dû cacher déjà bien des victimes d'amour. Elle est trop bien conçue et trop bien disposée pour ne servir qu'une fois ; l'expérience en a certainement perfectionné l'organisation'.

Donc, un bon religieux auquel M. de Ciimal a inspiré une aveugle confiance, lui amène Marianne pour la mettre en apprentissage, et l'on comprend que M. de Ciimal a l'habitude de ces sortes de charités^ . Marianne a quinze ans et demi, elle est jolie à ravir, orpheline, sans connaissances à Paris; une coquetterie engageante pétille sur toute sa mutine personne. Quelle occasion pour M. de Ciimal, et, du moins en apparence, quelle facile victoire 1 Un peu de toilette, de petits cadeaux suffiront pour mener à bonne fin l'entreprise de séduction. À peine en carrosse avec sa protégée qu'il conduit chez M"* Dateur, M. de Ciimal devient galant et empressé, avec le plus singulier mélange de protection, de bienveillance paternelle, de convoitise affriandée, de sous-entendus équivoques. Il observe que Marianne a la main belle et fait arrêter la voiture pour acheter

1. Onuphrô Yend sa yoïx dans uq arbitrage, capte de petits legs, emprunte de petites sommes, calomnie pour de petits gains, etc. {De la Mode^ §24.)

2. « ie connais un honnête homme, dit-il à Marianne, que je charge quelquefois du soin de mes affaires, qui est ce qu'on appelle un solliciteur de procès, dont la femme est très raisonnable, et qui a une petite maison fort jolie, où il y a un appartement que vient de quitter un homme de province à qui il le louait; et cet appartement, j'irai dès ce soir le retenir pour vous.... Ce sont de bonnes gens qui seront charmés de vous avoir, qui s'en tiendront honorés.... » etc. (La Vie de Marianne, troisième partie^)

3 Lorsque Marianne dénonce au P. Saint-Vincent la conduite de M. de ciimal, le religieux refuse absolument de la croire, jusqu'à ce qu'elle vienne à parler de V c honnête homme » à qui l'hypocrite voulait la confier : o Vous me tentes, ma fille, s'écrie -t-il alors; ce solliciteur de procès m'embarrasse, il m'étonne; je ne saurais le nier : car je le connais, je l'ai vu avec lui, ditil comme à part. » (La Vie de Marianne, troi«ième partie.)

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des gants qu'il lui essaye lui-même. Puis, il lui donne des conseils dans le goût de ceux-ci :

Vous êtes jeune et jolie, et ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui tous verra ; tous feriez mal de l'écouter parce que cela ne vous mènerait à rien, et ne mérite pas votre attention ; c'est à votre fortune qu'il faut que vous la donniez, et à tout ce qui pourra l'avancer. Je sais bieo qu'à votre âge on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcher, j'en suis sûr ; mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirants, que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes.

Cette concuiTence possible des « jeunes étourdis :» est la grande peur de M. de Climai ; il en reparlera.

Dans une première entrevue, il ne peut s'expliquer claire-^ ment; il installe donc Marianne chez M'"'' Dutour et revient trois jours après. Cette fois il s'avance davantage, baise la main de sa protégée, <i d'une manière fort tendre, » caresse ses cheveux^ loue sa beauté, observant que c de si beaux cheveux et ce visage-là ne la laisseront manquer de rien, » et que, cpour lui, il ne leur refusera jamais rien. :» Il Temmène pour lui acheter du linge et des vêtements, le tout fort beau, et, par ses regards, par ses propos, laisse de plus en plus deviner ses desseins. Marianne veut rester honnête ; elle devrait donc l'arrêter, mais elle a résolu, grâce à un raisonnement très subtil, qui met son honnêteté en repos, de le laisser s'expliquer complètement ^

En effet, M. de Climai devient très pressant et ses intentions

1 . « On m'a menée à lui comme à un homme charitable et pieux, U me fait du bien : tant pis pour lui si ce n'est pas dans de bonnes vues ; je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien, tant qu'U ne s'expliquera pas; ainsi j'attendrai qu'il me parle sans équivoque. > {La Vie de Marianne ^ première partie.) Elle attend trop longtemps ; et, plus tard, elle pourrait presque s'appliquer cette très juste réflexion : tf Quand une fille, en pareil cas, serait sûre d'être toujours sage, la praUque de ces lâches maximes la déshonorerait pour toujours. Dans le fond, ce n'est plus avoir de l'honneur que de laisser espérer qu'on en manquera* » (Ibid.)

M. J. Reinach est sévère pour ces restrictions mentales de Marianne et ne craint pas de résumer ainsi son impression : a A vrai dire, M. de Climai était en droit de se tromper sur la nature de la jeune ÛUe ; et, à prendre cette coquette pour une rouée, il ne se serait pas trompé de beaucoup. » (La Réforme^ 1<" janvier 1881.)

très claires. Il s'enhardit, et, au retour, en descendant de voiture, il 4 appuie» un baiser sur Foreillede Marianne: celle-ci feint de prendre ce baiser pour un choc fortuit, et rentre chez M*** Dutour, avec cet adieu de H. Clinial : c Allez, friponne, allez rendre votre cœur plus traitable et moins sourd ; je tous laisse le mien pour vous y aider. >

Voilà, ce semble, un début de séduction bien conduit, et, jusqu'à présent, grâce au silence de parti pris que garde la jeune tille, M. de Climal peut espérer en venir à ses fins. Il ne se doute pas, en effet, d un sentiment qu'il inspire à Marianne et qui la protège; sentiment qui fera toujours échouer, en matière de séduction, les faux dévots et les faux bienfaisants, sinon avec les ingénues qui ne demandent qu'à cesser de l'être, du moins avec des jeunes filles droites et fières. Par la bouche de Marianne, notre auteur dévoile, avec une pénétrante finesse, la cause de ce sentiment de dégoût :

M. de Climaly dil-elle, m'était parfaitement indifférent, et même de cette iadifférence qui va devenir haine si on la tourmente ; peut-être eût-il été ma première inclination si nous avions commencé autrement ensemble; mais je ne l'avais connu que sur le pied d'un homme pieux, qui entreprenait d'avoir soin de moi par charité ; et je ne sache point de manière de connaître les gens qui éloigne tant de les aimer de ce qu'on appelle amour ; il n'y a plus de sentiments tendres à demander à une personne qui n'a fait connaissance avec vous que dans ce goût-là. L'humiliation qu'elle a soufferte vous a fermé son cœur de ce côté-là ; ce cœur en garde une rancune que lui-même il ne sait pas qu'il a, tant que vous ne lui demandez que des sentiments qui vous sont justement dus ; mais lui demandez-vous d'une certaine tendresse: oh ! c'est une autre affaire ; son amour- propre vous reconnaît alors, vous vous êtes brouillé avec lui sans retour là-dessus, il ne vous pardonnera jamais ; et c'est ainsi que j'en étais avec M. de Gimal'.

11 y a dans cette répulsion autre chose encore que Marianne ne dit pas. Qu'est-ce que l'amour et l'abandon aux bras d'un amant, si ce n'est l'oubli momentané, involontaire, de ces sentiments de pudeur et de vertu que les seuls mots de religion et de piété résument, et rappellent dès qu'ils sont prononcés? Or, la religion, invoquée au moment où l'on veut provoquer la chute, n'est-elle point faite pour l'empêcher? En matière de

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