La Vie de Marianne ^ première partie
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séduction, le langage de Thypocrisie religieuse ne peut réussir qu*ayec une fausse dévote, nourrie elle aussi de distinctions, de directions (Tintention ^, et toute heureuse de trouver, même en amour, les faux-semblants religieux. Enfin, dès qu'un dévot parle d'amour, par cela seul qu'il en parle son hypocrisie éclate, et il étale alors un tel fonds de bassesse, de fausseté, de lâcheté, qu'il inspire le dégoût et le mépris.
Si Marianne avait besoin d'être fortifiée dans sa ferme résolution de ne point céder, la rencontre de Valville, qu'elle aime du premier coup, surfirait à la protéger. Dès que les deux jeunes gens se sont vus, les projets de M. de Climal sont ruinés * ; pour lui, revenir à la charge, c'est s'exposer à la plus humiliante, à la plus dangereuse défaite. Il y revient cependant, et la grande scène de séduction commence.
11 est seul avec Marianne, un dimanche, dans l'arrièreboutique de M*"* Dutour. Le moment lui semble opportun, d'autant qu'il ne peut plus différer: il sait que Marianne a vu Valville, et il se doute bien que, s'il ne réussit pas cette fois, l'amour vrai , celui qui natt si vite entre la jeunesse et la beauté,
1. La fameuse théorie qui consiste à se proposer pour fin d'actions équivoques un objet permis (voy. à ce sujet la septième Provinciale), Tartufe nous en donne (acte IV, se. i) un exemple parfait :
Et si je me résous à receroir du pèro
Golte donation qu'il a voulu me faire,
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tomlw en de méchantes mains, etc.
Un peu plus loin (scène y), il formule très exactement la théorie :
Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscieoce, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.
2. Marianne en explique la cause avec une amusante vivacité : « Ce n'était plus, dit-elle, le même homme à mes yeux : les tendresses du neveu, jeune, aimable et galant, m'avaient apprise voir Tonde tel qu'il méritait d'être vu ; elles l'avaient flétri et m'éclairaient sur son âge, sur ses ridei et sur toute la laideur de son caractère.... Que va-t-il me dire avec son vilain amour qui offense Dieu?... Ah! qu'il est haïssable! comment un homme à cet âge-là ne se trouve-t-il pas lui-même horrible ? Être aussi vieux qu'il est, avoir l'air dévot, passer pour un si bon chrélien, et ensuite venir dire en secret à une jeune fille : Ne prenez pas garde à cela ; je ne suis qu'un fourbe, je trompe tout le monde, et je vous aime en débauché honteux qui voudrait bien aussi vOus rendre libertine ! Ne voilà-t-il pas un amant bien ragoûtant! o {La Vie de Marianne, troisième partie.)
^n LE ROMANCIER.
va lui faire une redoutable concurrence, car lui-même n'est ni jeune ni beau^ C'est là le danger. M. de Climal débute donc par mettre une fois de plus Marianne en garde contre ces jeunes fous, qui n*ont ni cœur ni honneur, qui ne cherchent qu'une rapide bonne fortune, et qui, après quelques petits présents, quelques galanteries, quelques rendez-vous, abandonnent leur dupe pour d'autres aventures '. Enfin, après avoir commis pour la vingtième fois la maladresse de rappeler à Marianne qu'elle est orpheline, sans fortune, sans espérance, qu'elle lui doit tout, il se déclare, sinon avec franchise, do moins avec une parfaite clarté:
Je suis riche, soit dit en passant ; et je puis tous être d*un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts, et que j'aie lieu de me louer de votre conduite ; c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de mœurs. Il n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère, qu'il vous serait difficile, et peutêtre impossible de mener; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez- vous? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible ; ainsi, quelque ennemi que je vous paraisse de ce qu'on appelle amouVy ce n'est pas contre toutes sortes d'engagements que je me déclare ; je ne vous dis pas de les fuir tous : il y en a d'utiles et de raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le serait celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutirait à rien qu'à vous ravir tout le frait du seul avantage que je vous connaisse, qui est d'être aimable.
La singulière déclaration d'amour ! Tout cela est-il assez faux, assez maussade, assez maladroit, d'une maladresse lourdement répétée et comme assénée?
Marianne, qui feint toujours de ne pas comprendre, et dont,
1. Au moins relativement : « Dans le fond, je ne suis vieux que par comparaison, et parce que vous éles bien jeune : car, avec toute autre que vous, je serais d'un âge fort supportable. » (La Vie de Marianne^ troisième partie.)
2. Il y revient par trois fois (voy. ci-dessus, p. 419) et développe sur tous les tons la théorie que Régnier met dans la bouche de Macette (satire xin, édit. P. Jannet, p. 110) :
Tons ces beaux suffisans dont la cour est soméo
Ne lont que triacleun et vendeurs de fumëe.
Ils soiit beaux, bien peignés, belle barbe au m^ton, etc.
De même Molière (Tartufe^ acte IH, se. m), cité ci-apràs, p.424, n.2.
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il faut l'avouer, la naïveté commence à devenir par trop aveugle et sourde, Marianne répond que ce sont là de bons conseils et qu'elle se fera une loi f de suivre en tout ceux d'un homme aussi pieux» : « Laissons-là ma piété, répond Thypo* crite. Encore une fois, je mets ici la religion à part ; je ne vous prêche point, ma Hlle, je vous parle raison. »
Mais, comme Ëlmire, Marianne tient à cette piété, elle s'en fait une arme défensive. Force est bien à M. de Climal, puisqu'on la lui oppose toujours, de l'expliquer, et, s'il se peut, d'en tirer parti. Jusqu'à présent il ne ressemblait pas trop à Tartufe, mais, au point où en sont les choses, il ne peut que copier son illustre devancier ; en de certaines situations l'hypocrisie n'a qu'un langage à son service : « Il n'y a point d'ami, vient-il de dire, qui vaille un amant comme moi. » Le mot est lâché, et Marianne, obligée d'entendre enfin et de comprendre, s'écrie : «Vous, mon amant 1 vous, monsieur ! je ne m'y atteu" dais pas. »
Hélas ! ni moi non plus, répond M. de Climal ; ceci est une afifaire de surprise, ma fille.... Je suis né avec un cœur sensible aux misères d'autrul, et je m'imaginais n'ôtre que généreux en vous secourant, que compatissant, que pieux même, puisque vous me regardez aussi comme tel ^ ; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'était de même avec vous; j'en ai agi imprudemment dans cette confiance, et il m'en est arrivé ce que je méritais ; c'est que ma confiance a été confondue : car je ne prétends pas m'excuser, j'ai tort ; il aurait été mieux de ne pas vous aimer, j'en serais plus louable, assurément ; il fallait vous craindre, vous fuir, vous laisser là ; mais, d'un autre côté, si j'avais été prudent, où en series-vous, Marianne? dans quelles affreuses extrémités alliez-vous vous trouver? voyez combien ma petite faiblesse ou mon amour (comme il vous plaira de l'appeler) vient à propos. Ne semble-t-il pas que c'est la Providence qui permet que je vous aime et qui vous tire d'embarras à mes dépens?... C'est un petit mal qui fait un grand bien, un bien infini.
Et il revient, avec complaisance, d'un ton de caresse paternelle odieux en un pareil moment, sur la théorie, digne du
1. Paraphrase delà déclaration de Tartufe (actelll, 8c. m), avec moins de jargon dévot, comme il sied à M. de Climal, homme du monde :
Mais, Madame, après tout, je no suis pas un ange ;
Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais.
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits, etc.
P. Le MoyneS qu*il indiquait à Marianne dès leur premier entretien :
On n'exige pas qu'une belle fille n'ait point d'amant; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, pourvu que rien n'éclate, et qu'on puisse toujours penser, en la voyant, que c'est un grand bonheur que d'être bien venu d'elle : or, ce n'en est plus un quand elle est décriée.
Avec M. de Climal, une jeune fille n'a rien de tel à craindre ; on trouve avec lui, comme avec Tartufe,
De l'amour sans scandale, et du plaisir sans peur'.
< Vous sentez bien, dit -il, que, du caractère dont je suis, votre réputation ne court aucun hasard ; je ne serais pas curieux qu'on sache que je vous aime, ni que vous y répondez. >
Puis, il explique ses petits arrangements, la vie décente» presque honnête, que Marianne trouvera chez cet aimable a solliciteur de procès, dont la femme est très raisonnable, > et qui met sa maison à la disposition de son riche client.
1. Auteur de cette Dévotion aisée, dont Pascal se moquait avec une si fine ironie et tant d'élévation morale dans la neuvième Provinciale. Vof . aussi Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 285 et suiv. — M. de Climal est certainement du parti du P. Le Moyue, et Ton peut supposer que Marivaux, qui se plaisait tant à la lecture de Pascal (voy. ci-dessus, p. 152), préférait, comme le duc Louis d'Orléans, son ami, le jansénisme è la doctrioe des casuistes de la Compagnie. Sainte-Beuve l'a remarqué, Tartufe, en bien des passages, ne fait que traduire les Provinciales; de même de H. de Climal.
2. Dans la tirade (acte III, se. m) que M. de Climal commente de toutes manières (voy. ci-dessus, p. 422, n. 2) :
Tous cos galants do cour, dont les femmes sont folles, Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles. De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer, etc.
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret. Avec qui pour toujours on est sûr du secret. Le soin que nous prenons de notre renommée, Répond de toute chose à la personne aimée, etc.
Bégnier avait déjà dit (satire xœ) :
Pais, outre le sainct vœu qui sert de eouTertare, Ds sont trop obliges au secret, de nature. Et sçavent, plus discrets, apporter en aymant Afecquo moins d'csclat plus de contentement.
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Du jour de son entrée, elle y recevra « un petit contrat de cinq cents livres de rente. »
« Ah ! Monsieur, s'écrie Marianne, on ne vous connatt donc pas; ce religieux qui m'a mené à vous m'avait dit que vous étiez un si honnête homme M »
M. de Glimaly sur cette réponse, devrait s'apercevoir que la partie est perdue et qu'il n'y a plus qu'à battre en retraite. Mais la passion l'aveugle; il ne sait plus ce qu'il fait; du reste, il ne peut plus rougir de rien. Il ne recule donc pas devant une hypocrisie nouvelle, et il explique comment il restera, malgré tout, honnête et pieux, avec une tranquillité, une candeur, et, si l'on peut dire, une sorte de bonhomie, telles que, cette fois, l'odieux du personnage est atténué ; on n'en voit plus que le ridicule :
Hélas I lui-même, s'il savait mon amour, n'en serait point si surpris que vous yous le figurez, et n'en estimerait pas moins mon caractère ; il vous dirait que ce sont là de ces mouvements involontaires qui peuvent arriver aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux;... qu'il n'y a point de faute aussi pardonnable que la mienne.... C'est une faiblesse et non pas un crime, et une faiblesse à laquelle les meilleurs cœurs sont sujets.... Ce religieux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux ; aussi l'ai-je été jusqu'ici; aussi le suis-je encore, et si je l'étais moins, je ne vous aimerais peut-être pas.... C'est pour avoir été généreux, pour vous avoir trop plainte que je vous aime ; et vous me le reprochez! moi dont la tendresse... est un présent que le hasard vous fait ! dont le ciel, qui se sert de tout, va se servir aujourd'hui pour changer votre sort'.
Cette fois, M. de Glimal ne peut plus rien ajouter; il est au bout de sa casuistique ; il faut, pour la vraisemblance, pour l'art même, qui a ses limites et ne saurait aller plus loin, il faut que la situation finisse. L'entrée soudaine de Valville, qui surprend M. de Climal aux pieds de Marianne, frappe l'hypocrite de stupeur. En pareille occurrence, Tartufe se redresse, la menace à la bouche et l'impudence au front ; M. de Climal est anéanti : € Plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de parole ; jamais hypocrite confondu ne fit moins mystère de sa