MARIVAUX ET MOLIÈRE
croire ses contemporains S à la même tentation que La Bruyère dans le portrait d'Onuphre, celle de corriger Tartufe. Pourquoi faut-il, dans Thistoire littéraire, rencontrer fréquemment des prétentions de ce genre?
On pourrait appliquer à M. de Climal ce que Sainte-Beuve disait excejlemment d'Onuphre : ce n'est < qu'une ingénieuse reprise et une réduction du même personnage à un autre point de vue, au point de vue du portrait et non plus à celui de la scène ^. » Le théâtre veut des créations, des personnages vivants, agissants, aussi réels sur les planches et au feu de la rampe, que le spectateur qui les regarde et les écoute. Le roman et les études morales se contentent de portraits, c'est^ à-dire d'images de la nature, fidèles, si l'on veut, mais qui ne donneront jamais l'illusion de la vie au même degré que le théâtre. Marivaux pensait peut-être, comme La Bruyère, que Tartufe n'était pas assez adroit, qu'il allait trop vite, qu'un hypocrite avait plus de mesure, d'adresse, n'exagérait rien, prenait mieux ses précautions, etc. Aussi, comme La Bruyère,
explicite encore : « C'est à peine si M. de Glimal peut être appelé un faux dévot : il ne l'est que par accident, par le choix que le P. Saint-Vincent a fait de lui pour protéger Marianne. ... Retirons cette circonstance de sa vie ; qu'il n'ait pas été chargé de ce rôle dangereux auprès de la belle orpheline, et il restera ce qu'il est réellement, un homme faible, en qui le vice n'a pas plus de racines que la vertu, capable de repentir et de retour. » Celte dernière appréciation nous semble en complet désaccord avec la physionomie générale du personnage.
1. « Qui le croirait, Molière lui-même ne Ait point & l'abri de ses traits. Il avait pour ce comique incomparable une invincible antipathie; il en convenait même de bonne foi. » [Vie de Marivaux^ p. 7, dans la Galerie française.) « Il avait le malheur de ne pas estimer beaucoup Molière, et le malheur plus grand de ne pas s'en cacher. Il ne craignait pas même, quand on le mettait à son aise sur cet article, d'avouer naïvement qu'il ne se croyait pas inférieur à ce grand peintre de la nature. Il prétendait, par exemple, que le dévot M. de Climal, dont il a en effet si bien tracé le pâtelinage dans le roman de Marianne^ était un caractère beaucoup plus fla que le Tartufe, ) (D'Alembert, p. 590.)
On ne peut s'empêcher de répondre à ce mépris inexcusable d'un comique français pour le plus grand de tous les comiques, en rappelant un passage
du fameux couplet de Sainte-Beuve : c Aimer Molière c'est avoir une
garantie en soi contre bien des défauts, des travers et des vices d'esprit... Aimer et chérir Molière, c'est être antipathique à toute manière dans le langage et l'expression; c'est ne pas s'amuser et s'attarder aux grâces mignardes, aux finesses cherchées, aux coups de pinceau léchés, au marivaudage en aucun genre, au style miroitant et artificiel. » {Nouveaux Lundis, t. V, p. 277.)