Port-Royal, t. III, p
s'efTorce-t-il de corriger en l'imitant le type immortel créé par Molière. Par exemple, dans la déclaration de M. de Climal, les transitions sont mieux observées que dans celle de Tartare, le passage du langage dévot aux propositions de débauche mieux ménagé ; bien des traits de Molière sont de la sorte eflacés, « ou du moins redressés, et comme remis dans la ligne exacte du réel^ > Erreur excusable chez un peintre de caractère, maisim* pardonnable chez un romancier doublé d'un auteur dramatique. Marivaux aurait dû se rappeler que le théâtre est soumis à des lois particulières: le temps y est mesuré; par suite, il faut aller vite, négliger les menus détails, peindre à grands traits, parler aux yeux, frapper vivement l'esprit. A la scène, M. de Climat serait trop minutieux et façonnier; par exemple, sa longiae scène finale avec Marianne, si attachante à la lecture, paraîtrait au théâtre diffuse et sans relief. Rappelons-nous cependant les procédés dramatiques de Marivaux et nous comprendrons son erreur; même au théâtre il se tient plus dans le menu détail que dans la grande ligne; il procède par gradations insensibles ; il ne marche pas d'une allure rapide et droite. Pouvait-il comprendre le procédé tout différent de Molière?
Disons enfin que M. de Climal, inférieur à Tartufe par l'exécution, l'est aussi et surtout par la conception. Ce n'est, après tout, nous l'avons dit, qu'un faux bonhomme, pas un méchant homme; c'est un vieux débauché, jaloux déconsidération, et qui trouve dans la dévotion un moyen de concilier ses vices avec son désir de bonne renommée ; un homme faible, qui croit, malgré ses fautes, mais qui, par un déplorable sophisme de conscience, espère éviter le châtiment étemel par un repentir in extremis. Tartufe, au contraire, a la grandeur étrange, on dirait presque la majesté d'un vrai scélérat;
1. Sainte-Beuve, Port-Royal^ t. III, p. 292. — Voy. encore dans Prévosi- Paradol {ies^ Moralistes français, La Bruyère, p. 201 à 205) un parallèle semblable entre Onuphre et Tartufe ; le point de vue est le même que dans Sainte-Beuve, et l'on pourrait étendre à Marivaux ce que Prévost-Paradol dit pour La Bruyère et Molière : c L*art est plus fin ches le moraliste ; il est plus imposant chez le poète. Il ûiut plus de puissance et de courage pour façonner è grands traits la fresque ou la frise qui de loin et de haut saisiront et contenteront nos regards, que pour parfaire ces ouvrages délicats sur lesquels nous pouvons promener la main en même temps que les yeux. »