‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 286 sur 445 · MARIVAUX ET LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET LA BRUYÈRE

athée, peut-être, comme don Juan, il est sans scrupules et sans remords comme lui, avec cette différence que don Juan marche à visage découvert, avec la bravoure hautaine et l'impudence railleuse du gentilhomme, taudis que Tartufe, enveloppé de son manteau d'hypocrisie, le masque sur la figure, rampe et manœuvre dans l'ombre; au demeurant, même indifférence morale, même cmauté impassible chez les deux grands hypocrites de Molière. M. de Glimal mourant pleure amèrement sa Taute; Tartufe, dans sa prison, a dû rejeter son masque désormais inutile, à moins que l'indomptable ténacité du faux dévot ne Tait soutenu par l'espoir d'une revanche lointaine; s'il est mort, il a dû mourir la rage dans le cœur et le blasphème à la bouche.

Inférieur à Molière dans cette peinture de l'hypocrite, Mari« vaux nous semble reprendre le dessus avec La Bruyère. D'abord, M. de Climat, moins vivant que Tartufe, est plus vivant qu'Onuphre. Si le roman n'est pas aussi créateur que le théâtre, il l'est beaucoup plus que l'étude morale ; un personnage qui agit, mêlé à une intrigue, donne autrement l'illusion de la vie qu'un personnage décrit et analysé. En outre, M. de Cliroal, dans cette rivalité avec Tartufe qui lui est' commune avec Onuphre, affiche moins sa prétention de se montrer supérieur; il ne fait pas la critique pointilleuse de son rival et ne prend pas le contre-pied de tous ses actes. Il a, par suite, une aisance et une liberté d'allures, qu'Onuphre, toujours préoccupé de faire mieux et autrement, ne saurait conserver. M. de Climal» enfin, est un caractère original; Onuphre n'est qu'un Tartufe amoindri; préoccupé d'éviter le sort de son devancier, effrayé par ses fautes et terrifié par sa catastrophe, il se fait médiocre pour ne point paraître dangereux. Plus de grandes visées ni de grandes passions, mais une habileté vulgaire, de petites ruses et de petits profits, de basses intrigues avec des femmes « sociables et dociles, » ou avec de fausses dévotes; plus d'audacieuses manœuvres, de lutte courageuse avec toute une famille, mais de lâches calomnies, des sousentendus perfides, des réticences, des sourires équivoques. Triste homme, au demeurant, et triste condition. Tartufe n'eût point voulu d'une pareille existence, humiliée et besogneuse ; quant à M. de Climal, gentilhomme riche et bien né, ces calculs

d'intérêt mesquin et cette platitude lui eussent donné la nausée.

Est-ce à dire que La Bruyère soit, comme talent, si audessous de MarivauK? Non certes; il a voulu analyser un vil coquin et il y a réussi ; mais, par le fait même du personnage et du genre, son Onuphre est inférieur à M. de Climal. On préfère aune mosaïque de petits faits et gestes habilement groupés et ajustés, le personnage qui vit, et se peint lui-même par son langage et ses actions ^

i . Après Molière, La Bruyère el Marivaux, la peinture de l'hypocrite a été reprise par le graod romancier anglais Charles Dickens, dans le personnage de M. Pecksniff, qui est^ en somme, le véritable héros de Martin Chuzzlewitf et qui peut d'autant mieux se comparer à M. de ClimaU qu'il se développe lui aussi à travers un roman. Le type créé par MariFaox nous parait supérieur à celui de Dickens. D'abord, comme l'a remarqué M. Taine, PecksnifTale défaut commun à la plupart des personnages de Dickens, qui sont plutôt des vices, des vertus, des ridicules incarnés, des abstractions personnifiées, en un mot, que des types vivants : c'est a une satire vivante de l'hypocrisie, et rien de plus ; c'est un masque et ce n'est plus un homme. » (Hist, de la iUtérat, anglaise^ t. V, p. 50.) M- de Glimal, au contraire, est vivant; c'est un homme qui parle et agit selon la loi de sa nature et non pour animer les arguments d'une satire. De plus, il est amoureux ; c'est en le mettant aux prises avec l'éternel sentiment, la pierre de touche universelle des cœurs et des esprits, que Marivaux le montre tel qu'il est; M. Pecksniif, lui, n'a pas de grande passion qui mette en jeu tous les ressorts de son être; il végète et vivote, plus qu'il ne vit. ËnAn, il n'est pas complet, car Dickens, qui nous le montre, à la fin du roman, « sale écrivain public, ivrogne et mendiant, » ne nous dit point par quelle conséquence logique de son vice il est tombé à ce degré d'avilissement et de misère. Quant au caractère du personnage, si intéressant et si vrai à bien des égards, si profondément anglais, voy. sa comparaison avec Tartufe par M. Taine, loc. cit., p. 53 et suiv.

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