‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 290 sur 445 · Le Paysan parvenu, première partie · texte numérisé non relu

Le Paysan parvenu, première partie

un moment. Le financier meurt d'une attaque «devant son bureau sur lequel était une lettre ébauchée de quelques lignes gaillardes^ qu'il écrivait à une dame de bonne composition ; > et, aussitôt, la débâcle commence. Les créanciers fondent sur la veuve, qui se réfugie au plus vite dans un couvent ; les victimes de l'agioteur font retentir d'injures et de malédictions cette maison, où le mort est encore ; les domestiques pillent pour se couvrir de leurs gages. Dernier détail de cette mine expiatoire, douloureux celui-ci, car il frappe un innocent : Tenfant, avec les facultés aimantes de son âge, s'est attaché au précepteur peu scrupuleux qui lui faisait ses thèmes ; il lui dit adieu en pleurant, mais, «il pleure tout seul : » le maître, laquais lui aussi, fuit au plus vite, « escortant ses ballots, 3 et le pauvre enfant s'écrie, au milieu d'un abandon et d'une solitude qui l'effrayent, mais auxquels il ne comprend rien : « Eh quoi ! tout le monde me quitte donc^ I »

Tel est le financier dans sa vie privée. Pour le voir dans ^exercice de son odieux métier, pénétrons dans ce cabinet de M. de Fécour, où nous avons suivi déjà M"* d'Orville. Nous y trouvons un homme insolent et dur avec ses employés et avec le public, impitoyable pour les malheureux, positif et sec comme ses chiffres. Autour de lui, se groupent des confrères plus ou moins importants, mais affectant tous la grossière impertinence qui est la marque de l'espèce. La situation d'un pauvre petit jeune homme, arrivant au milieu d'eux pour solliciter, est peinte par Jacob avec une vérité bien amusante:

A qui en veut ce polisson-là avec sa lettre? semblaient-ils me dire par leurs regards libres, hardis, et pleins d'une curiosité sans façon. De sorte que j'étais là comme un spectacle de mince valeur, qui leur fournissait un moment de distraction, et qu'ils s'amusaient à mépriser en passant. L'un m'examinait superbement de côté ; l'autre, se promenant dans ce vaste cabinet, les mains derrière le dos, s'arrêtait quelquefois auprès de M. de Fécour qui continuait d'écrire, et puis se mettait de là à me considérer commodément et à son aise. Figurez-vous la contenance que je devais tenir. L'autre, d'un air pensif et occupé, fixait les yeux sur moi comme sur un meuble ou sur une muraille, et de l'air d'un homme qui ne songe pas à ce qu'il voit. El celui-là, pour qui je n'étais rien, m'embarrassait tout autant que celui pour qui j'étais si peu de chose. Je sentais fort bien que je n'y

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