DEUX FINANCIERS
gagnais pas plus de cette façon que d'une autre. Enfin, j'étais pénétré d'une confusion intérieure. Je n'ai jamais oublié cette scène-là ; je suis devenu riche aussi,... et je suis encore à comprendre qu'il y ait des hommes dont Tftme devienne aussi cavalière que je le dis là, pour celle de quelque homme que ce soit^
Ne saurait-il donc y avoir un atome de bonté, une velléité d*humeur compatissante chez ces < loups-cerviers, » comme on les appellera plus tard? Marivaux n'est pas impitoyable comme eux ; il accorde que, par exception, un financier peut n'être pas un méchant homme. Mais alors, quelle bonté sans délicatesse, sans bonne humeur, sans chaleur affectueuse, sans le je ne sais quoi qui double le prix d'un service rendu, en empêchant de sentnr l'humiliation de la dépendance I Dans le cabinet de M. de Fécour, il y avait un < gros petit homme, » lourd, brusque, bredouilleur, c qui, de quatre mots qu'il disait, en culbutait la moitié,» commun et borné d'esprit. Celui-là s'appelle M. Bono ; M""' d'Orville l'a intéressé ; il la suit : < Eh bieni lui dit-il, qu'est-ce que c'est? Vous êtes donc bien triste, pauvre jeune femme?... Le mari, quelle espèce d'homme est-ce? D'où vient donc qu'il est si souvent malade? Est-ce qu'il est vieux? N'y a-t-il pas un peu de débauche dans son fait? » Et, après un interrogatoire conduit jusqu'au bout avec cette lourdeur indiscrète et blessante, il promet de s'occuper de l'employé malade, et l'on prévoit qu'il tiendra pa* rôle*.
Nous avons suivi avec Marivaux tous les degrés de la hiérarchie sociale, depuis le peuple jusqu'à l'aristocratie de naissance
1 . Le Paysan parvenu, quatrième partie. — Le meilleur commentaire de celte page de Marivaux, ou plutôt son illustration, sa traduction sensible, c'est ' le magnifique portrait de Montmartel, un manieur d'argent du dix-huitième siècle, peint par La Tour et gravé par Gochin (œuvre gravé de La Tour au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale ; la tète seule par La Tour^ rhabillemeot et le fond, aussi beaux peut-être, par Cochin). Voy. la description de cette estampe dans Touvrage de MM. de Concourt, PArt du diX' huitième siècle, première série, p. 330.
2. Le Paysan parvenu, quatrième partie. — Duclos est un des rares écrivains du dix-huitième siècle, non pas qui défendent les financiers, mais qui plaident en leur faveur les circonstances atténuantes {Considérations sur les mœurs, chap. X, Sur les gens de fortune), 11 leur dit, lui aussi, de dures vérités, mais il s'efforce de prouver qu'ils sont utiles^ nécessaires même daus un État, et il ajoute : c Si la finance prenait jamais la forme qu'elle pourrait avoir, pourquoi lerait-elle méprisée? » En attendant, il soutient
et d'argent. Pour que la revue soit complète, il ne reste plus qu'à franchir le seuil du ministère, à voir de près les rouages politiques de la société dont nous connaissons les mœurs. Satisfaisant jusqu'au bout notre curiosité, le romaDcier nous introduit dans le cabinet du premier ministre. Jusqu'à présent il a été sévère pour les divers mondes qu'il a traversés, ou plutôt il n'a cherché nullement à dissimuler leurs défauts et leurs vices. Cette sévérité va-t-elle s'exercer encore en matière politique? Un moment on pourrait le croire. Pour nous conduire chez le ministre, Marivaux prend prétexte d'une odieuse institution de l'ancien régime, d'une lettre de cachet qui menace Marianne. Selon son habitude, il n'attaque pas directement l'abus dont il parle ; il lui suffit, pour le rendre odieux, de le représenter tel qu'il est, sans déclamation, mais en toute vérité ; de cette manière, sans faire un appel direct à notre indignation, il la fait naître aisément. Mais, quelle n'est pas notre surprise, lorsque, arrivés chez le ministre avec Marianne, au lieu de trouver l'homme que nous attendions, l'instrument naturel d'une monstrueuse injustice, nous nous voyons en présence d'un véritable homme d'État, juste et bon, prompt à confondre les persécuteurs et à rassurer la victime.
C'est que, au moment où Marivaux écrivait la sixième partie de Marianne, la France, délivrée du duc d'Orléans, du cardinal Dubois, du duc de Bourbon et de leurs créatures, respirait enfin sous un ministre honnête homme, le doux, humain et nullement tyrannique cardinal de Fleury. Une administration économe, laborieuse et probe succédait aux voleries effronlées des derniers ministères. Certes, on eût voulu plus de grandeur et d'initiative, des vues plus larges et plus fécondes, des réformes plus hardies ; après tant d'agitations, cette tranquillité paraissait un peu somnolente, et notre caractère national répugnait à un système tout d'expédients, de
que, même méprisables, peu de gens ont le droit de les mépriser : « Daos les déclamations contre la finance, ce n'est ni la générosité, ni la justice qui réclament, quoiqu'elles en eussent le droit et l'occasion ; c'est Tenvie qui poursuit le faste. » Celte manière de voir ne doit pas étonner de la part de Duclps. Esprit libre et franc, il aimait lutter contre les hypocrisies sociales; il ne détestait pas le paradoxe; enfin, il appartenait à une famille de commerçants, et les financiers n'étaient que des marchands d'argent; dans le chapitre cité, il étudie côte à côte le commerce et la finance.