‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 292 sur 445 · LE MINISTRE : LE CARDINAL DE FLEURY · texte numérisé non relu

LE MINISTRE : LE CARDINAL DE FLEURY

temporisation, de conservation timide. Mais la France, à peine sortie d'une fièvre ardente, entrait en convalescence : le régime doux auquel la soumettait Fleury était, à tout prendre, le plus salutaire et le mieux approprié à l'état du pays. Aussi, ramenée sans secousses à une santé relative, redevenue forte et capable d'action, elle trouvera, après ce ministère réparateur, comme un regain d'énergie généreuse, et cinq années actives et guerrières, marquées par les victoires de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld, donneront à la monarchie ses derniers jours de gloire*. /

Comme la plupart des bons esprits du temps', Marivaux éprouva pour le cardinal, sinon de l'admiration, au moins une sincère estime. Il exprima ce sentiment dans un beau portrait, un peu flatté d'ensemble, mais juste et vrai dans ses lignes essentielles, l'un des meilleurs qu'il ait tracés, plus court,

1 . Parmi les appréciations que nos historiens ont portées sur le ministère Fleury, la plus équitable nous semble être celle de Th. Lavallée, {Histoire des Français , t. III, p. A62 et suiv.). M. H. Martin est sévère {Histoire de France y livre XGiV, §§ 2 et 3); Michelet est tout à fait injuste {Histoire de France, Louis XV, chap. i et iv) ; comme aussi M. F. Rocquain {r Esprit révolutionnaire avant la Révolution^ livre IV, p. 111).

2. Pour les jugements contemporains du ministre, 1res sympathiques en général, voy. Aubertin, l'Esprit public au dix-huitiènu siècle ^ deuxième époque, chapitre in, notamment p. 238. Barbier dit « que toute la France redoute sa mort comme une perte réelle, parce que le gouvernement est grand, sensé et doux; » d'Ârgenson, avant de passer à Topposition, le compare à Sully. « D'autres contemporains, moins intéressés que d'Argenson, moins attentifs que Barbier, des hommes du monde comme le président Hénault, des femmes d'esprit comme M"* de Launay ou M'** Ajissé, rendent au cardinal un témoignage d'autant plus précieux qu'il exprime et reflète sans y penser Topinion commune. »

Quant à Marivaux, il trouvait chez un de ses amis les plus intimes un exemple d'admiration, qui, pour s'exprimer d'une i^çon bizirre, n'était pas moins sincère ; La Motte avait adressé au cardinal une Ode en prose, dont voici le début : a Fleury, respectable ministre, aussi louable par tes intentions que par tes lumières, aussi cher à ton roi qu'à son peuple, et précieux même à tous nos voisins; toi à qui les poètes sont inutiles parce que l'histoire se charge de ton éloge... » etc. — Un peu après, Vauvenargues, dans un de ses premiers essais, surle d'exercice oratoire sur un sujet alors très maigre (iîàà), et qui plus tard eût été impossible à Iraiier, V Éloge de Ijouis X K, parlait aussi de Fleury avec enthousiasme : « N'appréhendei rien^ ombre illustre, du cours inconstant des affaires; quoi que la fortune entreprenne, votre place est marquée ches la postérité, et vous aurez le sort de ces deux grands ministres, accutés en mourant par la haine publique, et, depuis, toujours admirés. » {Œuvres, p. 185.) A vrai dire, cette comparaison avec Richelieu et Mazarin est assez lourde pour Fleury.

moins minutieux que tant d'autres, et, par suite, moins confus. Emporté par le courant du récit, il n'a pas eu le temps de le gâter. En voici les principaux passages :

n goQTemait à la manière des sages, dont la conduite est douce, simple et sans faste et désintéressée pour eux-mêmes ; qui songent à être utiles, et jamais à être Tantes; qoi font de grandes actions dans la seule pensée que les autres en ont besoin, et non pas à cause qu'il est glorieux de les avoir faites. Ils n'avertissent point qu'ils seront habiles, ils se contentent de l'être, et ne remarquent pas même qu'ils l'ont été^.... Fallait-il surmonter des difficultés presque insurmontables ; remédier à tel inconvénient presque sans remède ; procurer une gloire, un avantage, un bien nécessaire à l'État ; rendre traîtable un ennemi qui l'attaquait, et que sa donceur, que l'embarras des temps où il se trouvait ou que la modestie de son ministère abusait, il faisait tout cela, mais aussi discrètement, aussi uniment, avec aussi peu d'agitation qu'il faisait tout le reste. C'étaient des mesures si paisibles, si imperceptibles ; il se souciait si peu de voos préparer à toute l'estime qu'il allait mériter, qu'on eût pu oublier de le louer, malgré toutes ses actions louables.

C'était comme un père de famille qui Teille au bien, au repos et i la considération de ses enfants ; qui les rend heureux sans leur vanter les soins qu'il se donne pour cela, parce qu'il n'a que faire de leur éloge ; les enfants, de leur côté, n'y prennent pas trop garde, mais ils l'aiment.

A l'égard des étrangers, ils regardaient ce ministre-ci comme un homme qui aimait la justice', et avec qui ils ne gagneraient rien à

1. Marivaux vient de dire des grands ministres qui ont précédé le cardinal : « C'étaient de grands hommes, mais qui, durant leur ministère, avaient eu soin de tenir les esprits attentifs à leurs actions, et de paraître tovgoors suspects d'une profonde politique. On les imaginait toujours entourés de mystères ; ils étaient bien aises qu'on attendît d*eux de grands coups, même avant qu'ils les eussent faits ; que dans une affaire épineuse on pensât qu'ils seraient habiles, même avant qu'ils le fussent.... industrie superbe, mats que leurs succès rendaient à la vérité bien pardonnable. » Cette fine remarque rappelle, avec Tironie en moins, l'amusante saUre de La Bruyère sur les affairés : c Vous moquez-vous de rêver en carrosse, etc. » {De la Ft//e, § 6), et le passage bien connu de Beaumarchais sur la politique : «r Feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore, » etc. (Le Mariage de Figaro, acte III, ic. v.)

2. « Tout l'étranger a une confiance et un respect sans réserve dans les paroles et les opérations de ce ministre. » (Barbier, Journal, t. II, p. 338.) a Un ministre étranger me disait hier que Ton perdrait en France, par la mort du cardinal, un attrait de douceur et de modération, qui avait valu à la France plus de deux armées, et cela est vrai. » (D'Argenson, Mémoires^ t. m, p. 427.)

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