PORTÉE HISTORIQUE DES ROMANS DE MARIVAUX
ne la pas aimer eux-mêmes ; il leur avait appris à régler leur ambition, et à ne craindre aucune mauvaise tentative de la sienne^.
On ne peut attendre d'un tel homme, bientôt édifié sur l'innocence de Marianne, qu'une mise en liberté immédiate ; il l'ordonne en effet Mais soyons sûrs que Marivaux, écrivant quelques années plus tôt, n'eût pas donné ce dénouement à l'aventure de son héroïne et n'eût pas représenté le ministre sous d'aussi favorables couleurs; en effet, ni le cardinal Dubois, ni le duc de Bourbon n'eussent fourni matière à pareil portrait. Aurait-il donc représenté le pouvoir tel qu'il était, injuste, violent, foulant aux pieds toute pudeur et toute justice, véritable orgie politique et financière? C'est peu probable ; encore une fois, Marivaux n'était pas l'homme des satires directes, mais il eût laissé percer en quelque endroit son mépris, et complété avec sa franchise habituelle son tableau de l'ancienne société*.
Ce tableau a non seulement une importance littéraire et morale, mais encore une valeur historique. Nous avons eu déjà l'occasion d'observer^ qu'un historien de la société française au dix-huitième siècle aurait tort de négliger les nombreux portraits disséminés à travers les romans de Marivaux ; que ces portraits donneraient matière à des recherches d'originaux, délicates sans doute, mais possibles ^. Les romans eux-mêmes, considérés dans leur ensemble, offrent un intérêt du même genre. Ecrits par un observateur d'une rare sagacité, ils éclairent d'une vive lumière la connaissance des mœurs françaises dans la première moitié du dix-huitième siècle. On a compris de nos jours que l'histoire des gouvernements ne
1. La Vie de Marianne, sixième partie. — Comparez le portrait très étudié que M. Aubertin trace du cardinal de Fleury (r Esprit public au dix-hui' tième siècle, p. 236 et suiv.).
2. Victor Bu^ a dit d'un homme politique, nature complexe, fine et forte, séduisante et redoutable, qu'il pouvait « être esquissé par Marivaux, à la condition d*ètre ressaisi par Tacite. » {Histoire dtun crime, 1. 1, p. 32.) Marivaux prouve dans Marianne qu'il eût été capable de tracer le portrait tout entier : il a la finesse et la force, la grâce et la profondeur.