JOURNAUX D£ MORALE
dire que ces réflexions prennent rarement Tallurede la dissertation, ou la forme didactique trop commune dans Télémaque et Grandisson. Elles n'en ont que plus de portée, car le lecteur est comme Louis XIV : il veut prendre sa part d'une leçon morale, et non la recevoir toute préparée et comme imposée.
Jacob philosophe lui aussi , mais autrement que Marianne.^ La jeune fille se complatt et s'admire dans son ingénieuse sagesse ; le jeune homme, € philosophe ingénu,» fait de la morale comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Jeté par les hasards de la vie dans un monde fort mêlé, il songe plus à profiter des événements qu'à chercher la raison des choses. Mais, comme il est honnête et qu'il tâche à le demeurer, il nous instruit par la manière dont il résiste à la contagion du milieu. En outre, comme à son honnêteté native il joint un grand fonds de bon sens et de finesse, il voit juste et bien, raconte de même, et cela suffit pour faire œuvre utile. Enfin, il est plein de bonne humeur ; sa morale est gaie comme son caractère, et la gaieté ne nuit jamais à la morale, un peu maussade et refrognée de son naturel. .
Le théâtre et la fiction n'épuisèrent pas la veine morale de iMarivaux. A plusieurs reprises il interrompit romans et comédies pour se livrer sans partage à l'observation et aux théories spéculatives. Ses débuts dans les lettres avaient été des essais moraux, de véritables caractères donnés au Mercure ; en pleine maturité, de trente-cinq à quarante-cinq ans, il publia, nous Tavons dit, dans le genre de ses premiers essais, trois recueils périodiques, le Spectateur français, VIndigent philosophCy le Cabinet du Philosophe, qui, réunis, forment le quart de ses œuvres complètes. Devenu vieux, n'écrivant plus ni comédies ni romans, il philosophait encore, et revenait au Mercure pour y donner des Réflexions sur les hommes, sur VEsprit humain, un très curieux essai de philosophie historique, le Miroir, un dialogue sur YÉducation d'un prince, etc. Ces divers ouvrages sont de valeur inégale, mais tous ont leur intérêt. Plusieurs sont d'une grande importance, comme le Miroir; d'autres, comme le Spectateur et le Cabinet du Philosophe, renferment quelques-unes des meilleures pages de notre auteur. Ces deux derniers recueils surtout, trop rare-
ment explorés, seraient féconds en heureuses trouvailles. Quoique les critiques du dix-huitième siècle en aient plusieurs fois signalé la haute valeur ^y et que, de nos jours, deux bons juges, les rencontrant au cours d'une étude sur Marivaux, ne leur aient pas ménagé les éloges *, on les dédaigne encore et la grande majorité des lecteurs de Marivaux ne les ouvre jamais.
Le Spectateur français et les deux recueils qui suivirent, appartenaient h un genre très à la mode au commencement du dix-huitième siècle^ et provoqué parle succès du Spectateur d'Addison. Marivaux adopta la forme de son prédécesseur anglais : observateur moraliste, il racontait périodiquement ses impressions au public, en les variant de son mieux par d'agréables inventions, lettres, petits romans, etc. Â première vue deux choses surprennent dans ses trois recueils, la prodigieuse fécondité de l'invention et le décousu delà composition^. II va
1. Lesbros (p. 19) dit avec une admiration emphatique : « n peut être comparé (dans le Spectateur) à Démocrite pour la critique, à Sénéque (?) comme moraliste, et à Fontenelle pour Tesprit et pour les grAees. » D'Alembert (p. 589) trouve que le Spectateur est Touvrage où Marivaux a mis ce le plus d*esprit, le plus de variété, le plus de trait. » En revanche^ La Harpe est très dédaigneux, selon son habitude : « (La lecture) de son Spectateur^ dit-il, ne donne d'autre envie que d'en tirer deux ou trois chapitres pour ne relire jamais le reste. » {Le Lycée, dix-huitième siècle, livre H, chap. ni.) Ce n'est pas asses.
2. Villemain {Littérature française au dix-huitième siècle ^ treixième
leçon) : « Son esprit pourrait se confondre avec celui de son temps;
son humeur est à lui, et elle a empreint quelques pages (des oeuvres morales) d^un cachet qui ne s'effacera pas. » Et Sainte-Beuve {Causeries du iMudif t. W, p. 3dô et 3A7): u Marivaux... est un théoricien et on philosophe, beaucoup plus perçant qu'on ne croit...» 11 a écrit des feuiUes périodiques remplies d'idées neuves^ déliées et de vues ingénieuses. » Plus récemment, M. Alphonse Daudet disait, en parlant d'une édition de Marivaux que préparait M. Poulet-Malussis, mais dont la mort n*a point permis la publication : « Nous ne craignons pas d'affirmer que certains chapitres de la Vie de Marianne f certaines pages ùu Spectateur français, seront une véritable surprise littéraire, montrant que Marivaux n'était pas le petil-mattre doutle nom est devenu l'étiquette d'un genre contourné et moribond, mais un des premiers écrivains du dix- huitième siècle. » {Journal officiel, 3 juillet 1877.)
3. Il y eut des Spectateurs de tout genre et de tout pays, jusqu'à un Spectateur américain. Voy. ci-dessus, p. 78, n. 2.
4. On a vu plus haut (p. 79) une allusion de Marivaux lui-même à sa manière de composer. Voy., dans le Spectateur, première feuille, le passage en son entier : c Quoi ! donner la torture à son esprit pour en tirer des réflexions qu'on n'aurait point si l'on ne s'avisait d'y tâcher 1 Cela me passe, je ne sais point créer, je sais seulement surprendre en moi les pensées que