JOURNAUX DE MORALE. W
assez d'idées pour défrayer plusieurs auteurs comiques et plusieurs romanciers, mais, sauf quelques pensées détachées et quelques courts morceaux à la façon de La Bruyère, presque rien n*est terminé ; on a un très grand nombre d'heureux débuts, à peine deux ou trois sujets menés à bonne fin. On dirait une terre généreuse, où les gi*aines les plus rares ont été jetées à pleines mains, et que le caprice du jardinier a bouleversée avant que rien soit venu à maturité. Des plantes qui ont germé, quelques-unes, en petit nombre, ont des fleurs et des fruits; la plupart, à peine sorties du sol, déjà pleines de sève et de promesses, ont été arrachées pour faire place à d'autres, destinées au même sort^ Comme dans le roman, il est très rare que l'auteur donne ce qu'il promet; à la fin de chaque feuille, il annonce pour la feuille suivante un sujet qu'il ne traite presque jamais. Cette incohérence est une des causes qui ont le plus nui au succès de ses journaux. Nombre de pages, dégagées du fatras où elles sont comme ensevelies, excitent une véritable admiration ; mais combien peu de lecteurs s^avisent de les chercher^ ! Les écrits moraux d'Addison
le hasard me fiiit nallre, et je serais fâché d'y rien mettre du mien.... » etc. On comprend bien ce que se proposait Marivaux : penser en toute sincérité^ écrire naturellement ; mais, dans tout genre littéraire, il faut choisir entre les diverses pensées qui se présentent à l'esprit, il faut « tâcher. » Offirir indistinctement au lecteur tout ce qui se présente à l'esprit est un genre de sincérité déplorable; c'est faire de la littérature facile : « Je n'ai, disait M. Nisard dans une page fomeuse, aucune répugnance à définir la littérature facile toute besogne littéraire... qui court au hasard, qui s'en tient aux premières choses venues, ... qui se contente de tout^ qui note jusqu'aux moindres bruits du cerveau, jusqu'à ces demi-pensées sans suite, sans lien, qui s'entrecroisent, se poussent, se chassent dans la boite osseuse ; . . . éclairs, zigzags, comètes sans queue, fusées qui ratent, auxquelles des complaisants donnent le nom conciliant de fantaisies. » {Manifeste contre la littérature facile^ dans les Éludes de critique littéraire^ p. 3.) On sait ce que vaut celte littérature et ce qu'il en reste au bout de peu de temps ; il est heureux pour Marivaux qu'il ait suivi le plus souvent une méthode diiTérente. Celle-ci, du redte, n'est pas le fond de sa pensée; voy., ci-dessus, p. 103, la critique très sage qu'il fait des écrits lâchés de Grébiilon fils.
i. Voy., au début de la vingt-troisième feuille du Spectateur français ^ la justification, peu convaincante, de Fauteur, au sujet de ce désordre et de ce gaspillage.
2. M. Vinet dit par une heureuse comparaison : « C'est une sorte de parfilage, qui peut sembler quelquefois puéril, mais qui enlève bien des fils d'ur et de soie. » {Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle^ 1. 1, p. 255.) Sur la mode du parfilage, voy. de Concourt, la Femme au dixhuitième siècle, p. 255.
sont restés classiques en Angleterre ; ceux de Marivaux ne sont connus en France que de quelques lettrés ^ Il faudrait qu*im critique judicieux prit la peine d'en extraire les morceaux de choix. Nous aurions alors un exquis petit livre, digne de figurer en bonne place dans la collection des moralistes française On s'attend bien à ce que Marivaux énonce et marque nettement son but moral. H n'est plus tenu cette fois à la mêfloe réserve que dans ses autres ouvrages ; il a le droit d'être franchement didactique. La vanité littéraire sera reléguée aa
1. Maritaux a été plus heureux eu Angleterre, où ses œuvres morales furent pendant longtemps très goûtées et même un peu surfaites. « Son Spectateur français, dit Lesbros (p. 19), lui a mérité Thonneur d'être mis par les Anglais au-dessus de La Bruyère. » D'Alembert (p. 589 et 615, n. 19; dit aussi, avec une juste atténuation : « On assure qu*ils mettent ce livre à cété de La Bruyère... Ils sont si favorables à Marivaux qu'ils nous reprochent de n'avoir pas pour lui asses d'estime, d De même Diderot {Lettre sur /es aveugles, édition Assézat et Tourneux, t. I,p. 301) : «M. de Marivaux est de tous les auteurs français celui qui platt le plus aux Anglais. » Même goût en Allemagne, où Ton se charge de terminer le Paysan parvenu et où l'on joue plusieurs pièces de notre auteur (voy. ci-dessus, p. 216, n. 3, 273, n. 1, 304, n. 3); on trouve dans le Mercure et dans rédilion des CKuvres diverses de 1765, t. IV, p. 138, une lettre écrite par une princesse de Berlin (qui signe Eugénie V.T. B. et T. 0. S.), pour engager vivement «ne amie à lire les œuvres de Marivaux : o Je trouvai Tautre jour, dit-elle, une IcUre où l'on jugeait les caractères de Marivaux dignes d'être mis en sopplément à ceux de La Bruyère ; en ce sens on préférerait même les nouveaux, comme étant plus à la moderne. » Un jeune gentilhommeami d'Eugénie, A. D.C., Allemand comme elle, lui adresse ensuite une pièce' de vers, asseï laible de facture, mais enthousiaste pour Marivaux^ et où l'admiration porte juste. Grimm {Corresp. litt., t. 111, p. A82), Collé {Journal, t. Il, p. 288), Voisenon {Anecd, litt,, p. 89], le président Hénault {Mémoires^ p. Ail), constatent aussi le succès de Marivaux à l'étranger.
Très étonné de cette admiration, d'Alembert en voit la cause dans un plaisir d'amour-propre, la joie de la difficulté vaincue ; Diderot, dans une connaissance imparfaite de notre langue. Voy. les deux passages, trop longs pour être reproduits ici. On peut, ce semble, l'expliquer plus simplement. Les Anglais aiment Marivaux pour son exquise finesse, et aussi pour sa morale, ayant eux-mêmes un goût très vif pour la morale et les moralistes j les Allemands pour son esprit facile, son élégance délicate, asseï différents de l'enjouement un peu lourd et de l'esprit laborieux de leurs propres écrivains; les Russes, qui apprécient son théâtre autant que nous, pour le raffinement et la subtilité, dont ils ne sont pas eux-mêmes exempts, et aussi à cause de leur parfaite connaissance de notre langue écrite ou parlée.
Disons enfin que Marivaux, au témoignage de d'Alembert (p. 590), « ne rendait pas aux étrangers ses pauégyristes les éloges qu'il recevait d'eux. Il préférait tans hésiter nos écrivains, à ceux de toutes les nations tant anciennes que modernes. »
2. Ce choix a été fait en 1769 par Lesbros sous le titre de VMsprit de Marivaux (voy. ci-après, Appendice iv, b), et tout récemment par M. Gossot,