Ibid,, vingt et unième feuille
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à la portée de tous les hommes et n'exige presque aucuns frais d*élude*. »
Jusqu'à quel point la morale peut-elle être indépendante? Séparée des autres parties de la philosophie, ne manquent- elle pas d'une base solide? Ne se réduit-elle pas à la science pratique de l'intérêt bien entendu? Nous aurions voulu que Marivaux abordât cette grave question, au lieu de l'éluder dédaigneusement. Mais, ce regret exprimé, on ne peut qu'élre de son avis lorsqu'il établit, dans un ferme et beau langage, que la morale est la première des sciences, la plus noble comme la plus importante. Les pages qui développent cette théorie sont nettes et fermes, éloquentes et chaleureuses, et il n'y a point trace de marivaudage.
Offrir à ses lecteurs une saine morale ne suffit pas ; il faut encore rendre cette morale intéressante, surtout dans un journal. Le même lecteur qui s'imposerait volontiers la tâche austère de méditer un traité dogmatique, veut être amusé par un journal, car la lecture d'un journal est un passe-temps^. Chez les Anglais eux-mêmes, de tous les peuples celui qui aime le plus la morale professée sous toutes les formes^, et qui sait s'ennuyer avec une patience héroïque, Âddison dut s'eflTorcer
1. Le Spectateur français^ vingt et unième feuille. — C'est la mèaie théorie que celle de J.-J. Rousseau, au début de la profession de foi da vicaire savoyard (Emile, livre IV) : « Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres, j'examinai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, afArmatifs, dogmatiques, même dans leur scepticisme prétendu, n'ignorant rien, ne prouvant rien, se moquant les uns des autres.... Je conçus que l'insuffisaoce de Tesprit humain esl la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et que l'orgueil esl la seconde.... Je compris que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles, les philosophes ne feraient que multiplier ceux qui me tourmentaient et n'en résoudraient aucun. Je pris donc un autre guide et je me dis : Consultons la lumière intérieure,... » etc. Il y a souvent une analogie frappante entre les idées pbilosopliiques et morales de Marivaux et celles de J.-J. Rousseau. Les relever toutes n'est pas possible ici, mais ce travail de comparaison aurait son intérêt dans une édition de M^ivaux; il montrerait comment, dès 1722, bien des idées que Jean-Jacques traduira quarante ans plus tard avec sa brûlante éloquence, avaient été pressenties ou même nettement exprimées par Marivaux.
2. « Vous pouvez, dit M. Marlha (art. cité, p, 262, n. 2), demander aux honnêtes gens tout ce que vous voudrez, leur temps, leur argent, leur vie peut-être, mais ce que vous n'obtiendrez jamais d'eux, c'est qu'ils s^ennuient pour leur plaisir. »
3. Voy. H. Taine, Notes sur V Angleterre, chap. i, p. i2 à 17 et chap. viii.