JOURNAUX DE MORALE
de rendre son Spectateur attachant, presque amusant. Cette nécessité s'imposait encore bien plus à Marivaux, qui écrivait pour des Français, et des Français du dix-huitième siècle. Il le comprit, et remplaça presque toujours la dissertation par la fiction instructive, le conte ou le roman philosophique, Tallégorie, etc. Enfin, par goût personnel, comme Montaigne* il voulait la vertu, aimable, accessible, nullement pédante ni maussade :
Les gens d'esprit gâtent tout, dit l'indigent philosophe ; ils font de la vertu une précieuse, qui est toujours en peine de savoir comment elle fera pour se guinder bien haut, pour se distinguer. Mais je leur apprends, moi, de dessus mon escabeau, qu'il n'y a rien de si simple que ce qu'on appelle vertu, bonne morale ou raison... La raison nous coule de source, quand nous voulons la suivre. Je dis la véritable raison, car celle qu'il faut chercher, cette raison si fine, si spirituelle et si sublime, n'est pas bonne; c'est nous qui la faisons celle-là, c'est notre orgueil qui la forge ; aussi la fait-il gigantesque, afin qu'elle nous étonne '.
Quelques-uns de ces morceaux, où « la raison coule de source, > en effet, sont excellents. Ainsi, dans le genre habituel à Marivaux, les mémoires de la coquette corrigée^, le charmant petit conte d'Éléonore et de Mirski *, que Ton croirait,
1. n y a une ressemblance frappante entre tout le passage que nous allons citer et le passage fameux de Montaigne sur la vertu {Essais^ ï, xxiv) : « La vertu n'est pas, comme dict Teschole, plantée à la leste d'un mont
coupé, 9 etc. Nous ne serions pas étonné que Marivaux s'en soit
inspiré. U aimait et lisait Montaigne; voy. ci-après p. 5d6.