‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 306 sur 445 · MARIVAUX ET SES DEVANCIERS; ADDISON · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET SES DEVANCIERS; ADDISON

trouve dans le Spectateur anglais, œuvre d'un auteur dramatique assez médiocre, une qualité qui manque au Speciateur français et qui est cependant le propre d'un homme de théâtre : le don de créer des caractères. Dans le Spectateur français, les personnages ne font que passer, et leur physionomie un peu vague> sans contours précis, laisse peu de souvenirs. Il y a, au contraire, dans le Spectateur anglais plusieurs types d'un puissant relief et d'une vie intense ; d abord le Spectateur lui-même, ce calme et méditatif personnage, qui a traversé la vie en observateur vigilant et qui veut bien ouvrir au public les trésors de son expérience, William Honeycomb, l'homme du monde, le négociant sir Andrew Freeport, le capitaine Sentry, le vieux soldat, sir Roger de Coverley, le gentilhomme campagnard ; celui-ci surtout, puissamment conçu, profondément étudié, est aussi vivant que les meilleurs types de Clarisse Harlowe et de Tom Jones '.

Cette infériorité inattendue de Marivaux provient de sa manière de composer et aussi de ce qu'il suit plutôt la tradition des moralistes français que celle du moraliste anglais. Tout en s'eSbrçant d'introduire dans la morale une variété piquante, il la considérait comme chose plus abstraite que Fart dramatique et réser>'ait pour celui-ci les types vivants. La Rochefoucauld, au lieu de rassembler sous des noms propres les traits caractéristiques de chaque vice ou travers, les condense sous une forme sentencieuse. Quant à La Bruyère, s'il fait grand usage de ces noms propres, il peint de simples portraits et ne crée pas de types agissants ; ces portraits sont d'un art achevé et d'un saisissant effet, mais, s'ils ont l'éclat d'une belle peinture, ils en ont aussi l'immobilité.

Marivaux se rapproche encore à d'autres égards de ses illustres devanciers français. S'il n'a ni la concision magistrale de La Rochefoucauld, qui frappe la pensée comme une monnaie d'or et la fait entrer à jamais dans l'usage courant de la langue littéraire, ni la forme savante et l'art achevé de La Bruyère, il se rencontre souvent avec eux dans une communauté de points de vue, qui marque non pas l'imitation, mais la parenté. Pas

i. Voy. ces divers personnages heureusement etraetérisés par M. Beljame, ie Public $t les hommes de lettres en Angteterre^ p. 285-289.

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plus que La Rochefoucauld il n'est dupe des faux-semblanU dont se parent la vanité et l'égoîsme. Il découvre avec uoe clairvoyance impitoyable les vrais mobiles de nos actions, les plus modestes et les plus désintéressées en apparence, et beaucoup de ses réflexions ouvrent sur les profondeurs cachées de la conscience des jours aussi lumineux que certaines maximes de La Hochefoucauld, justement fameuses. Hais il y a entre Fauteur des Maximes et Tauleur du Spectateur français une difiërence tout à Thonneur de ce dernier. La Rochefoucauld obéit à un parti pris de dénigrement ; il veut prouver qu'il n'est pas de sentiment pur de tout alliage d'ég^oîsine ; il tient rhomme pour faux et mauvais de sa nature et cherche partout les preuves de cette opinion désespérante. Marivaux ne méprise pas l'homme à ce point ; il a, au contraire, une haute idée de cet être sujet à faillir, mais dans lequel Dieu a mis, avec la conscience du bien, le mépris du mal. Il l'admire dans ses élans généreux, il le plaint dans ses faiblesses ; il a toujours pour lui la plus profonde et la plus sincère sympathie ; il est exempt de celte joie cruelle que l'on prendrait chez La Rochefoucauld pour la satisfaction d'une vengeance.

Marivaux ressemblerait plutôt à La Bruyère qu'à La Rochefoucauld. La Bruyère, lui aussi, éprouve plus de pitié que de mépris au spectacle de nos défauts et de nos vices ; il n'a pas celle froideur dédaigneuse qui met La Rochefoucauld au-dessus et en dehors de son sujet. D'autre part, l'injustice soufferte, les misères imméritées arrachent à Marivaux des accents qui semblent Técho des généreuses indignations de La Bruyère. Souvent aussi, il ressemble à l'auteur des Caractères par le tour d'esprit, la manière d'envisager les choses; il dirige volontiers son observation sur les mêmes aspects de la vie humaine, les mêmes passions, les mêmes défauts; il a souvent des aperçus semblables aux siens. C'est, en bien des passages, le même raffinement, la même pénétration , tantôt naturelle, tantôt affectée. Marivaux cependant est moins artiste, moins soucieux delà perfection du style, moins auteur en un mot; et c'est là son infériorité comme écrivain, sa supériorité, peutêtre, comme moraliste. La Bruyère porte la peine d'avoir donné un inventaire trop complet des ressources de notre langue ; il s'est montré peintre si habile que l'admiration inspirée par l'ar-

LA ROCHEFOUCAULD; LA BRUYÈRE. iSO

liste fait tort à rémotion que devrait exciter le philosophe. Aussi la portée morale de son œuvre est-elle inférieure à sa valeur littéraire. Ecrivain moins parfait, Marivaux ne dérobe pas à son profit Tintérèt du lecteur; on Tadmire moins, il touche davantage ; il laisse des misères qu'il décrit une impression plus durable. Mais cette supériorité relative fait aussi sa lai blesse et lui enlève le rang qu'il mériterait parmi les moralistes. Il n'a point fait un livre ; il s'est dépensé au jour le jour dans une œuvre ingrate. Hier une idée heureuse s'était emparée de son esprit; il la développait avec bonheur; demain il n'aura plus rien à dire, et cependant les lecteurs de son journal attendent; il faut les satisfaire, que l'inspiration soit féconde ou stérile. Aussi ses œuvres morales ont-elles le sort de tous les journaux : on les parcourt d'une main rapide et d'un œil distrait, au hasard d'une lecture capricieuse ; on ne les médite pas..

Et cependant, au point de vue littéraire, Marivaux essayait de se l'approcher de La Bruyère. Il le tenait en grande estime, comme nous le verrons ^ et, s'il ne l'imitait pas, il se souvenait qu'il l'avait beaucoup lu. Certaines doctrines de La Bruyère se retrouvent, souvent exagérées, à vrai dire, dans les œuvres morales de Marivaux ; sauf le culte des Anciens, que notre auteur ne pratiquait nullement, il semble avoir pris à son illustre devancier quelques-unes de ses idées sur la finesse, les rapports du style et de la pensée; il se réclame même de son exemple *. Il lui emprunte parfois sa forme et ses procédés. Dans le Spectateur, il employait le cadre d'Addison, ses fictions, ses longs développements, sa manière complaisante et large d'exposer ses théories. Cette expérience ayant peu réussi, il semble, dans le Cabinet du Philosophe^ vouloir reprendre la tradition des Caractères ; il sl beaucoup de réflexions de moyenne étendue, de paragraphes complets, indépendants les uns des autres, de petits récits courts et vifs.

Il eût donc été possible à Marivaux, même en ne laissant que des fragments, d'arriver à la gloire du moraliste et de marquer sa place au milieu de cette élite d'écrivains français

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