Voy. ci-après^ ibùL
dont la morale a été la principale préoccupation, et qa'ellea récompensés en leur donnant une place si distinguée dans notre littérature. Une méditation plus profonde, par suite ub souci plus grand de la concentration dans la pensée et du relief dans le style, un choix plus sévère entre les résultats ëe ses observations, qui ne valaient pas tous la peine d'être recueillis, en un mot plus d'attachement à son œuvre eussent suffi. C'est pour avoir eu ce qui manquait à Marivaux, qu'un de ses contemporains, Vauvenargues, obtint Tbonneur que Marivaux laissait échapper par sa faute, et qui, se joignant à ses titres d'auteur dramatique et de romancier, eût fait de lui, parmi nos écrivains, un rare exemple de souplesse et de variété. Au demeurant, Marivaux et Vauvenargues étaient de b môme famille de penseurs; ils cherchaient la solution des mêmes problèmes ; ils envisageaient bien des choses sous les mômes points de vue. Nous ne voudrions pas avoir Tair de rechercher un paradoxe, mais nous trouvons entre ces deax contemporains, sous le rapport des idées morales, une ressemblance frappante et qui pourtant n'a pas encore été relevée.
Au premier abord, à vrai dire, un parallèle entre eux a de quoi surprendre ; les différences seules, pour ne pas dire les contrastes, sautent aux yeux. D'abord le caractère et l'existence, les goûts et le genre de vie des deux écrivains. Dès son arrivée à Paris, accueilli et choyé par la société aussi mondaine que lettrée de Fontenelle et de La Motte, de M""** de Lambert et de Tencin, où régnent le bel esprit dans la conversation, le scepticisme dans les idées et, du moins, chezM'^'de Tencin, l'indifférence morale dans la pratique comme dans la théorie, Marivaux écrit des comédies pour le Théâtre-Italien, partage ses loisirs entre les salons de la rue Saint-Honoré et les coulisses de l'Hélel de Bourgogne, noue certainement des intrigues amoureuses, écrit des romans, ne s'occupe de spéculation morale que par exception, dans les entr'actes de sa vie d'auteur dramatique et de romancier ; pur lettré, du reste, content de son existence et ne voyant rien au delà. Vauvenargues, officier pauvre et sans avenir, après avoir servi vaillamment et obscurément en Italie, en Bohême, sur le Rhin, consume tristement, dans la vie oisive des garnisons provinciales, une ardeur de plus en plus découragée, et n'accorde alors aux lettres et à la spéculation qu'une
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valeur secondaire ^ ; puis, désespérant de se rendre utile et de percer dans une carrière alors sans issue *, fatigué, comme il le dit, € de traîner son esponton dans la boue, à la tète de vingt hommes, et de faire ainsi amende honorable dans les rues, avec la redingote et la pluie sur le corps ^, > il renonce au service et espère un moment pouvoir employer dans la diplomatie sa connaissance des hommes, sa finesse loyale, son habileté honnête; enfin, accablé par la maladie, défiguré, épuisé par ses blessures rouvertes *, il vient passer à Paris les deux dernières années qui lui restent à vivre, s*enfermant dans une pauvre retraite pour y mener une existence solitaire, loin des beaux-esprits et des salons. Là, méditant sans relâche, absorbé dans l'observation de lui-même, demandant enfin aux lettres la gloire que la guerre et la politique lui ont refusée, il met tout son espoir, tout son cœur et toute son àme dans les quelques pages que la souffrance lui laisse le temps d'écrire ; puis, quand la mort s'approche, il « se soulève sur son lit de douleur^ pour recueillir à la hâte ses méditations éparses, et les jette au hasard de la postérité, comme le naufragé jette au hasard des flots les quelques lignes qu'ils porteront au rivage ^. > Certes, ces deux hommes ne se sont pas connus; leur genre de vie, si différent, les empêchait de se rencontrer. Vauvenargues ne prononce pas une seule fois dans ses œuvres le nom de Marivaux; il ne le connaissait que comme auteur dramatique et romancier, car, dans ses loisirs de garnison, alors qu'il essayait de
1. Ce côté du caractère de Vauvenargues a été mis en lumière pour la première fois, et avec une force d'arguments remarquable, par M. L. Gilbert; voy. son É/oge de Vauvenargussj en tète de son édition des Œuvres, notamment p. 21 et p. 25 à 40. C'était Ui, an moment où écrivait M. Gilbert, une vue nouvelle ; Sainte-Beuve et M.Nisard la discutèrent, le premier {Cau» séries du Lundi, t. XIV , notamment le troisième article) pour l'accepter, le second {Études cT histoire et de littércUure^ p. 274 et suiv.) pour la rejeter en partie.
2. C'était Tépoque de la longue paix, sous le ministère tranquille du cardinal de Fleury. Voy., sur les dégoûts de Vauvenargues pour la vie de garnison, sa correspondance avec Fauris de Saint-Vincens et le marquis de Mirabeau, dans les Œuvres posthumes,
3. Lettre au marquis de Mirabeau, Verdun, 3 mars 1740, Œuvres posthumes, p. 180.
4. Voy., sur ces souffrances, qui devaient être atroces, sa lettre du 11 lévrier 1747 à Fauris de Saini-Vincens.