Voy. ci-dessus, p. 113, n
8. Ceci est malhenreasement un des tristes cdiés de la vie liitéraire au
MARIVAUX ET VAUVËNARGUES. 463
eût-il été chercher, rue du Paon, au milieu du quartier latin, cet inconnu dont il ne pouvait soupçonner Texistence et qui mourait au moment où Tattention publique allait enfin le lui signaler?
Cependant, ces deux hommes étaient faits pour s'aimer s'ils avaient pu se connaître ; nous savons que Marivaux avait des qualités privées d'un ordre supérieur, de celles que Vauvenargues aimait ; et il était aussi digne que Voltaire et Marmontel d'apprécier le noble caractère de Vauvenargues, ce « philosophe ingénu, » candide, fier, si serein dans la tristesse, héroïque avec tant de simplicité dans le malheur et la souffrance. 11 eût ressenti dans son commerce ce que ressentaient tous ceux qui le voyaient d'un peu près, un grand respect pour sa personne, une sincère admiration pour des talents qui ne devaient rien qu'à eux-mêmes et s'affirmaient déjà avec un éclat si pur et si doux. De son côté, Vauvenargues fût certainement revenu de ses prévenlions. D'abord, seuls parmi leurs contemporains, dans la première moitié de leur siècle, ils avaient conservé tous deux le souci de doctrines et de recherches dédiMgnées, niées, combattues autour d'eux. En dépit de l'amitié qui l'unissait à M*"* de Tencin, à Fontenelle, à Helvétius, Marivaux mériterait qu'on lui appliquât ce que M. Villemain a si bien dit de Vauvenargues : lui aussi, dans ses œuvres morales, « était très loin de cet épicuréisme qui, avec toutes les variantes de grâce frivole et de sécheresse dogmatique, d'indifférence et de cynisme, de froid calcul et d'exaltation sensuelle, de prudence ou d'emportement, est la marque uniforme du dix-huitième siècle depuis Fontenelle jusqu'à Mirabeau ^ » Il est seul, avec Vauvenargues, à méditer avec respect sur le bien et le mal, l'âme, la religion, l'espérance d'une autre vie, les faiblesses et les grandeurs de l'honune,^ la corruption des mœurs et les remèdes qui pourraient la guérir ou l'atténuer. Il est seul avec lui, au moment où l'esprit scientifique va triom-
dix-huitième siècle; il fallait s'enrégimenter^ accepter un mot d'ordre, épouser les passions et les haines d'un parti : Voltaire surtout, si acharné contre ses adversaires, s'efforçait d'organiser en corps de bataille tous les écrivains partisans de ses idées. C'était peut-être une nécessité du temps, mais à coup sûr une triste nécessité. (Voy. Sainte-Beuve, Causeries du Lun'liy t. VH, p. 107 et 121.)