‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 318 sur 445 · Le Spectateur français, vin^l el unième feuille · texte numérisé non relu

Le Spectateur français, vin^l el unième feuille

2. La discussion de Marivaux est trop longue, ou du moins tieot 4e trop près au courant général du morceau, pour être détachée; contentons-nous

LA CONSCIENCE; LE RIEN ET LE MAL. i69

Il est vrai que nous naissons tous méchants ^ ; mais cette méchanceté nous ne l'apportons que comme un monstre qu'il faut combattre. Nous la connaissons pour monstre, dès que nous nous assemblons; nous ne sommes pas plus tôt réunis en société, que nous sommes frappés de la nécessité d'observer un certain ordre, qui nous mette à l'abri des effets de nos mauvaises dispositions; la raison, qui nous montre cette nécessité, est le correctif de notre iniquité môme. Cet ordre donc, une fois prouvé nécessaire pour la conservation générale, devient, à ne parler môme qu'humainement, un devoir indispensable pour chacun de nous; car nous frémissons d'horreur à l'idée seule de ce qui arriverait si cet ordre n'existait pas.

Il faut que mon prochain soit vertueux avec moi, parce qu'il sait

de dire que, pour lui, la conscience e>t « la règle sacrée de nos actions; a et, par conscience, il entend « cet esprit de justice que je trouve en moi, que je trouve dans les autre», qui fait ma sûreté et la leur. » En définissant ainsi la conscience et son rôle, Marivaux ne formulait nullement un lieu commun : au moment où il écrivait, il était à peu près le seul, parmi les moralistes, qui fit de la conscience le fondement de la loi morale ; on verra tout à l'heure de qui il tenait cette théorie. Montaigne avait dit : <t Les lois de la conscience, que nous disons naistre de la nature, naissent de la coustume. » {Essais , livre I, chap. xxii.) Pascal ne semble prononcer le mot de conscience qu'avec une idée de défaveur (voj. les trois passages des Pensées où on le trouve, édit. Havet, t. Il, p 97, 107 et 183) ; La Bruyère n'en parle pas. Après Marivaux, Vauvenargues la condamne expi essément : «La conscience, dit-il, est la plus changeante des règles. » Et encore : c La conscience est présomptueuse dans les sains, timide dans les faibles et les malheureux, inquiète dans les indécis, etc. : organe obéissant du sentiment qui nous domine, et des opinions qui nous gouvernent. » (Réflexions et Maximes^ 133 et 135, Œuvres, p. 386.) Voltaire applaudit; il met « bien » en note pour la première maxime, « très bien » pour la seconde. Il faut aller jusqu'à J.-J. Rousseau pour trouver la réhabilitation éclaUinte de la conscience : a Toute la moralité de nos actions est dans le jugement que nous en portons nous-mème ; » suivie de la fameuse invocation : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix!... » {Emile, livre IV, profession de foi du vicaire savoyard.) — Marivaux cependant ne va pas aussi loin que Itousseau ; celui-ci fait de la conscience le seul fondement de sa morale, qui est la morale du sentiment avec toutes ses incertitudes et ses faiblesses. Marivaux, au contraire, en déAnissant la conscience l'cc esprit de justice,» la rapproche de l'idée du bien, principe plus solide, avec ses conséquences d'obligation, de mérite, etc.

1. Ici, encore, Marivaux se sépare de Rousseau; celui-ci croyait à l'excellence de la nature humaine, originairement bonne, mais dépravée par la civilisation, et de ce principe, formulé pour la première fois dans son fameux IHscours couronné par l'Académie de Dijon (1750), il fit le fondement de sa philosophie, de sa morale, de sa politique même. Exagération funeste, qui devint le préjugé favori du siècle, et qui, en inspirant aux réformateurs de la Révolution une conflance excessive dans les bons instincts de l'homme, leur fit commettre bien des fautes; tous les politiques, en effet, s'accordent à reconnaître que, dans le maniement des hommes, il faut introduire une certaine part de méfiance, et toujours prévoir le mal et l'excès, pour être en état de les prévenir.

i70 LE MORALISTE.

qu'il ferait mal s*il ne Tétait pas; il faut que je le sois avec lui, parce que je suis la même chose. Malheur à qui rompt ce contrat de justice, dont Yolre raison et la mienne, et celle de tout le monde, se lient, pour ainsi dire, ensemble, ou plutôt sont déjà liées dès que nous nous voyous, et sans qu'il soit besoin de nous parler ! Ce contrai m'oblige, même avec l'homme qui ne l'observe pas à mon égard. Ce n'est pas une loi conditionnelle et particulière faite avec lui, loi qui serait inutile, impuissante, et malgré laquelle notre corruption reprendrait bientôt son empire féroce. Non; c'est un contrat de nécessité absolue, passé pour jamais avec l'humanité, avec tous les hommes ensemble, et par tous les hommes en général, qui l'ont toujours ratifié, et qui le ratifieront toujours i.

Mais ici se présente robjection redoutable formulée par Pascal avec tant d'énergie: c On ne voit presque rien de juste

i. Le Spectateur français, vingt et unième feuille. — Ici Yauvenargues, qui tout à l'heure se séparait de Marivaux, se rapproche de lui: « Les hommes, étant imparfaits, n*ont pu se suffire à eux-mêmes : de là, la oéoessité de former des sociétés. Qui dit une société dit uu corps qui subsiste par l'union de divers membres, et confond l'intérêt particulier dans l'intérêt général; c'est là le fondement de toute la morale... » etc. {Introduction à la connaissance de tesprit hianain, livre IIl, 43, Œuvres^ p. 51.) On reconnaît ches l'un et ches l'autre, Tidêe qui inspire ches Platon l'admirable prosopop^e des lois (Crtïon, xn et suiv. ) ; ils ne font que la répéter, avec une éloquence moins dramatique et moins vivante, mais sans raffaibUr. La connaissaient-ils? Pour Marivaux, on peut répondre à coup sûr que non. Il est très probable que Vauvenargues l'ignorait aussi, et pour la même cause, une instruction première très médiocre (voy. Gilbert, Éloge, p. xii). Dans toutes ses œuvres, il ne nomme Platon qu'en deux passages sans importance (Œuvres posthumes, p. 61 et 58). Comme Marivaux, il avait retrouvé, par la seule méditation, une des plus belles inspirations de la sagesse antique.

J.-J. Rousseau reprend la même thèse et la développe au même point de vue. Lui, du moins, faisait de sérieux efforts pour combler les lacunes de son instruction première, et il a pu connaître le passage de Platon : « En devenant homme civil, j'ai contracté une dette immense avec le genre humain... Ce devoir sacré, que la raison m'oblige à reconnaître, n'est point proprement un devoir de particulier à particulier, mais il est général et commun comme le droit qui me l'impose. Car les individus à qui je dois la vie, et ceux qui m'ont fourni le nécessaire, et ceux qui ont cultivé mon âme, et ceux qui m'ont communiqué leurs talents peuvent n'être plus; mais les lois qui protégèrent mon enfance ne meurent point ; les bonn«b mœurs dont j'ai reçu l'heureuse habitude, les secours que j'ai trouvés prftts au besoin, la liberté civile dont j'ai joui, tous les biens que j'ai acqms. lous les plaisirs que j'ai goûtés, je les dois à cette police universelle qui dirige les soins publics à l'avantage de tous les hommes, qui prévoyait mes besoins avant ma naissance et qui fera respecter mes cendres après ma mort. Ainsi, mes bienfaiteurs peuvent mourir, mais, tant qu'il y a des hommes, je suis obligé de rendre à l'humanité les bienfaits que j'ai reçus d'elle. » {(Euvres et correspondance inédites, publiées par M. G. Streckeisen-Moultou, première lettre Sur la vertu et le bonheur, adressée à M""« d'Uoudetot, p. 136 et suiv.)

LE BIEN ET LE MAL. 47i

OU d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. . . . Plaisante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà *. » Marivaux répond que des différences de détail, conséquence inévitable de la diversité humaine, n'empêchent nullement la loi morale de posséder les trois caractères essentiels de la loi, d'être universelle, uniforme, invariable :

Qae les coutumes, que les usages particuliers des hommes soient défectueux, cela se peut bien; aussi ces usages sont-ils de la pure invention des hommes ; aussi ces coutumes sont-elles aussi variées qu'il y a de nations diverses; mais cette loi, qui nous prescrit d'être justes et vertueux, est partout la même; les hommes ne Font pas inventée, ils n'ont fait que convenir qu'il fallait la suivre, telle que la raison, ou Dieu même, la leur présentait et la leur présente toujours d'une manière uniforme. Il n'a pas été nécessaire que les hommes aient dit : Voilà comment il faut être juste et vertueux; ils ont dit seulement : Soyons justes et vertueux. Cela leur a suffi, cela s'entend partout, et n'a besoin d'explication dans aucun pays. En quelque endroit que j'aille, je trouve dans la conscience de tous les hommes une uniformité de savoir sur ce chapitre-là qui convient à tout le monde *.

Cette conception de la loi morale n'empêche pas Marivaux de reconnaître de quelle manière inégale et défectueuse la justice est trop souvent appliquée par les hommes. Il relove même, avec une mordante ironie, les inconséquences de leurs jugements. C'est ainsi qu'il montre, par les discours suivants d'un père à son fils, la situation très différente du pauvre et du riche devant l'opinion :

Il appartient bien à des hommes d'un état médiocre d'avoir le privilège d'être fourbes ou perfides avec gloire.... Sache, mon fils, que ce qu'on appelle noirceur de caractère, méchanceté line, scélératesse de

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