‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 321 sur 445 · Ci-des9U8, p. àhZ · texte numérisé non relu

Ci-des9U8, p. àhZ

â. Nous ne connaissons pas, dans toute la littérature du dix-huitième siècle, de morceau d'une éloquence plus poignante que cet admirable récit, dont nous ne détachons rien, car il serait à citer tout entier, et auquel nous nous contentons de renvoyer le lecteur ; ni le fameux passage de Moiilesquicu sur l'esclavage des nègres {Esprit des Lois, liv. XV, chap. v), ni les plaidoyers de Voltaire pour Calas et Lally, ni les pages les plus chaleureuses de Housseau en ses divers ouvrages ne nous semblent supérieurs. On trouve dans Vauvenargucs un court morceau qui traite, sinon le même sujet, du moins un sujet analogue, la condition de la femme perdue, faisant commerce de son corps, et non plus seulement de la jeune fllie en danger de se perdre {tissai sur quelques caractères, XIV, Thyeste, p. 306;. 11 est trop court et d'un ton trop uni pour être comparé a celui de Marivaux ; mais il respire les mêmes sentiments; Vauvenargies pen^e, comme Marivaux, « que le désordre des malheureux est toujours le crime de la dureté des riches. >

sans (iéclaniatioli, une vigueur de langage sans crudité, une pitié sincère et profonde s'y réunissent pour flétrir un vice qui n'est point particulier au siècle dernier, mais qui sévissait alors plus odieux que jamais, car la débauche se faisait comme un point d^honneur de mépriser et d'avilir la femme ^ Toutes les fois qu'il parle de la triste situation d'une femme séduite et abandonnée, Marivaux est admirable d'élévation et de force. Qu'on lise, par exemple, la lettre qu'il faitécrire par une jeune tille, victime d'un excès de confiance et d'amour, à celui qui l'a trahie :

Je suis cette malheureuse qui vous fut si chère, à qui vous le fuies tant vous-même, à qui vous l'êtes encore, toute déshonorée qu'elle est par vous. Je suis cette déplorable fille sans réputation, sans honneur aux yeux de tout le monde, et dans cet état pourtant plus respectable pour vous qu'avant ma honte et ma misère dont vous êtes l'auteur. Je suis celle avec qui il vous fallut feindre d'être si estimable, pour pouvoir ensuite être si perfide ; celle qui, pour vous convaincre qu'elle vous croyait honnête homme, vous mit, comme vous le vouliez, en état de manquer d'honneur ; celle qui s'est vue trompée, pour avoir voulu vous convaincre qu'elle ne craignait pas de l'être; enfin je suis cette épouse à qui vous niez la foi que vous lui avez donnée, parce qu'elle n'en a que le ciel pour témoin, parce que vous pouvez la nier devant les hommes, parce qu'elle n'est pas revêtue des formalités ordinaires. Hélas ! ces formalités ne sauraient la rendre ni plus sainte ni plus légitime, et leur absence tourne plus à la honte du misérable qui s'en prévaut, qu'à la confusion de l'infortunée qui les a négligées dans sa tendresse*.

Mais que valent ces serments, dont un amoureux n'est jamais avare? Le séducteur va nous le dire lui-même, avec un cynisme effronté :

Un homme amoureux est-il responsable des serments qu'il fait? Peut-il s'empêcher de les faire ? £st-il son maître? A-t-il de la raison?

1. Voy. de Concourt, la Femme au di3>huitième siècle^ p. 185 et suiv. : oU était réservé au dix-huitième siècle de mettre dans l'amour, doot il avait fait la lutte de l'homme contre la femme, le blasphème, la déloyauté, les plaisirs et les satisfactions sacrilèges d'une comédie. Refuser dans l'amour ou oaiiD 1 a fieu près de l'amour, jusqu'au mot qui est sa dernière iUustou et sa dernière pudeur, là est la satisfaction suprême de l'amour-propre et de la fantaisie de l'homme du temps.... Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se fait bien vite un point d'honneur et une jouissance de la méchanceté. »

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