Le Spectateur français ^ dixième feuille
L*AMOUR. i75
Si y dans un transport an cerveau, j'avais juré de me tuer, au sortir de là( serais-je obligé de tenir parole? Eh bien! l'amour est un transport, on ne sait ce qu'on dit quand on aime. Promettre i une Hlle de l'épouser, si elle se fie à vous, n'est-ce pas lui promettre une imper* tinence ? N'est-ce pas lui dire : Je m'engage à vous prendre pour épouse, quand vous ne le mériterez plus? — ... Quand il revient de là, c'est un homme qui se réveille, et qui voit aussitôt disparaître toutes les illusions qu'il a rêvées dans son amour. II ne sait où sont passés ces sentiments si tendres ; il se trouve avec un cœur froid, nonchalant, épuisé. Cette maîtresse si aimable n'est plus ; il ne voit à sa place qu'une fille imprudente, dont la présence l'ennuie, dont les sollicitations l'importunent, dont la tendresse lui est à charge et qui parle un langage qu'il n'entend plus. Elle est encore folle, il se trouve libre ; elle le poursuit, il est naturel qu'il la laisse là ^.
La séduction fait perdre à la jeune fille, avec Thonneur, toutes les espérances de la vie ; l'adultère n'est guère moins dangereux pour l'épouse. Ici encore Marivaux, donnant une forme dramatique à la leçon, fait dire par une femme à Thomme qui veut la séduire :
Je n'avais rien à me reprocher, j'avais lieu d'être contente de moi, vons m'estimiez, je m'estimais moi-même, je vivais en repos et dans l'innocence. Où sont tous ces biens-là? Vous m'aimez, et vous dites que vous seriez heureux si je vous aimais ! Quel étrange bonheur vous proposez-vous ! Mes égarements et la perte de ma vertu vous rendront donc heureux! et vous appelez cela m'aimer! voilà les sentiments que vous voulez que je récompense! Âh! juste ciel! qu'est-ce que c'est qu'un amant! La haine du plus mortel ennemi me ferait-elle autant de mal que vous m'en souhaitez^.
Puis, dans une longue discussion, elle rassemble avec une énergie passionnée tous les motifs capables de défendre une femme contre la séduction.
Marivaux, en effet, n'avait que mépris pour ces amours adultères du siècle dernier, si rapides, si vides, si tristes, affaires d'amour-propre et de mode, dans lesquelles < i! n'y avai; plus d'amants, > mais seulement < des libertine, qui tâchaient de faire des libertines'. > Il était alors de bon ton d'avoir une intrigue. Les femmes du monde c ne rougissent
4 . Le Spectateur français^ onzième feuille. 2« Ibid.y deuxième feuille.