‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 333 sur 445 · COQUETTES ET PETITS-MAITRES; L*AMOUR-PROPRE · texte numérisé non relu

COQUETTES ET PETITS-MAITRES; L*AMOUR-PROPRE

coquette, depais le jour où le désir de plaire s'éveille pour la première fois chez 4a jeune fille, jusqu'au jour où il s'éteint chez la vieille femme, jour bien tardif, caria coquette de Marivaux ne se décide à abdiquer qu'à soixante-quatorze ans passés. Cette histoire* est un petit chef-d'œuvre d'observation, de vérité, même de naturel, quoique le sujet semble naturellement appeler le marivaudage. Toutes les phases de la coquetterie y sont décrites avec une science du sujet qu'une femme égalerait à peine. On l'y voit d'abord inconsciente et timide , puis sûre d'elle-même et confiante , plus tard , inquiète aux approches de l'âgé, ingénieuse, inventive, réduite bientôt à lutter contre l'injure des ans, enfin désespérée, mais non découragée, faisant bonne contenance jusqu'à l'extrême limite de la vieillesse. C'est, non pas la physiologie, vilain mot dont on abuse, mais la psychologie complète de la coquette. Si la coquetterie est amusante à observer chez la femme, elle Test bien davantage chez l'homme, car, ici, elle se complique de ridicule à un degré surprenant. Marivaux ne tarit pas sur les jeunes fats; il les crible d'épigrammes tantôt courtes et vives, tantôt développées jusqu'à la satire; ri ne perd aucune occasion de faire rire à leurs dépens. Il les montre c vains, mais très sérieusement vains et comme chargés de l'obligation de l'être, > s'offrant à l'admiration publique avec la confiance ravie de gens « étonnés de la noblesse de leur figure, et qui certainement comptent sur un égal étonnement dans les autres, > presque naïfs dans leur contentement d'eux-mêmes etn'oubliant jamais qu'une belle figure«demande tout le recueillement de celui qui la porte. » Leur contenance semble crier bien haut à tout le genre humain : « Qu'en ditesvous, hommes étonnés ? Qui de vous cherche à faire quelque chicane à ce maintieit ? Qui de vous n'avouera pas qu'il me

1. Déjà mentionnée ci-dessus, p. d51, n. &. — Voy. encore, sur la coquetterie, la cinquième feuiUe du Cabinet du Philosophe, Indulgent dans les passages cités plus haut, Marivaux est tout à fait sévère dans celui-ci. Il dit notamment : « lies vraies coquettes n'ont Tâme ni tendre, ni amoureuse ; elles n'ont ni tempérament, ni cœur. Je crois qu'il ne leur en coûterait rien d*étre sages, s'il ne fellait pas quelquefois manquer de sagesse pour garder leurs amants. Leurs bontés, totgours rares, ne sont pas des faiblesses ; ce sont des actes de prudence.... » On ne saurait mieux caractériser lés Gélimènes qu'il ne fait en ce passage.

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sied bien de me rendre juslice, et que la crilique est nnuelle à mou aspect * ? >

Coquetterie des femmes, fatuité des bellâtres ne sont que des variétés de Tamour-propre. Marivaux s'attache spécialement à relies-là comme aux plus amusantes, mais il n'en ignore et n'en laisse aucune de côté. En réunissant les traits épars dans ses seuls essais de morale, on composerait sur ïamour de soi, dans toutes ses manifestations, un petit traité moins amer que le livre de La Rochefoucauld, mais plus complet peut-être et aussi instructif. Tandis que La Rochefoucauld condamne, abaisse, avilit l'amour-propre, Marivaux estime qu'il n'est ni bon ni mauvais en soi, que tout dépend de l'éducation qu'on lui donne et du but vers lequel on le dirige. C'est une force du cœur humain, force puissante, dominante même, capable, comme toutes les forces, d'être utile ou nuisible. Le condamner en principe n'est ni juste ni habile. La distinction suivante, très finement établie, entre l'orgueil et la fierté, montrera sous quel point de vue Marivaux étudie l'amour-propre :

Il y a bien de la différence entre un homme fier et un homme glorieux. La fierté part d'un sentiment noble et louable; c'est une vertu quand elle est réglée, ce n'est un vice que quand elle ne Test pas. Mais la vaine gloire est toujours un ridicule... — Il sied bien à un homme d'être lier dans de certaines occasions; il n'y a point d'occasion où il ne se dégrade, quand il est glorieux. Ordinairement même le glorieux n'est pas fier. L'homme fier veut être intérieurement content de lui. Il suffit au glorieux d'avoir contenté les autres; c'est assez pour lui que ses actions paraissent louables. L'autre veut que les siennes le soient à ses yeux mêmes. — £n un mot, l'homme fier a du cœur ; le glorieux n'a que l'orgueil de persuader qu'il en a. L'un a de vraies vtM'his dans l'âme; l'autre en joue qu'il n'a pas, et qu'il ne se soucie pas d'avoir. L'un a du plaisir à être honnête homme; l'autre voudrait hien souvent s'exempter de faire comme s'il l'était. Il ne tient pas à la probité, il tient â l'honneur qu'elle procure. Aussi en manque-t-il dans mille petits détails qu'on ne sait point ^.

1. Le Spectatew* français, troisième feuille. — Comp. un spirituel passage de Yauvenargos, Sur ce que les femmes appellent un homme aimable, ààMWè Conseils à un jeune homme (Œuvres, p. 115); il y a dans ce morceau, réunis et groupés, plusieurs traits dont on retrouverait l'équivalent dissémioé dans le Spectateur,

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