‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 338 sur 445 · Gi-apiès, p · texte numérisé non relu

Gi-apiès, p

Tautre, un esprit qui va si loin, qui se transporte où il vent, qu'aucun éloignement d'un lieu à un autre n'arrête, qui franchit tous les espa^^es en un instant, qui mesure les cieux, qui se rend présents Tavenir et le passé. Joignez à cela cette masse d'idées dont il est capable, où entrent celles d'un Dieu, de l'infini, de l'immortalité, de l'éternité et de mille autres choses de ce genre, idées qui seraient si superflues, si mal assorties à la condition d'une créature destinée à ne faire que passer *.

En matière religieuse, il n*est pas plus audacieux ; maib ici, comnie il s'agit bien plus de croire que de discuter, sa méthode n'a plus les mômes inconvénients que tout à l'heure. Nous ne pouvons que Fapprouver lorsqu'il dit : < En fait de religion ne cherchez pas à convaincre les hommes, ne raisonnez que pour leur cœur. Quand il est pris, tout est fait ; sa persuasion jette dans l'esprit des lumières intérieures auxquelles il ne résiste point. > Il se rend très bien compte, en eiïet, de la nature de ces vérités religieuses, que l'esprit ne saurait comprendre et que le cœur s'empresse d'accepter :

11 y a des vérités qui ne sont point faites pour être directemeiil présentées à l'esprit. Elles le révoltent, quand elles vont à lui en droite ligne; elles blessent sa petite logique; il n'y comprend rien; elles sont des absurdités pour lui. Mais faites-les, pour ainsi dire, passer par le cœur, rendez-les intéressantes à ce cœur, faites qu'il les aime. 11 faut qu'il les digère, qu'il les dispose; il faut que le goùi qu'il prendra pour elles les développe ".

On prêtre ne parlerait pas autrement. C'est encore à im point de vue tout orthodoxe que Marivaux se place pour expliquer l'impuissance de la raison :

En fait de religion, tout est ténèbres pour l'honimo en tant que curieux; tout est fermé pour lui, parce que l'orgueilleuse envie de tout savoir fut son premier péché. Àfais le mal n'est pas sans remède; lesprit peut encore se réconcilier avec Dieu par le moyen du cœur. C'est en aimant que notre âme rentre dans le droit qu'elle a de con-

i . Le Cabinet du Philosophe^ Iroisième feuille.

2. Aussi Marivaux n'aime-t-il guère les prédicateurs trop logiciens et bien disants. Yoy. ce qu'il en dit dans ce même passage, et aussi dans le S/)«cto/^<r français, quinuème feuille. Quant à sa thèse sur les vérités religieuses, elle se retrouve tout entière dans un passage de Joubert : « Ne rendez pas justiciable du raisonnement ce qui est du ressort du sens intime.... » etc. (Pert' sées^ u, 27.)

nailre. L'amour est humble, el c'est cette humilité qui expie l'orgueil du premier homme.

Ainsi l'amour de Dieu engendrera la foi, plus que la foi même, l'entière sécurité du cœur et de Tespril, la joie profonde qui résulte de la certitude, cette certitude qu'un croyant ne saurait prouver à rincrédule, mais qu'il communiquera à d'autres croyants. Marivaux emprunte celte théorie k l'Ecriture sainte*, el la termine par une image d'une charmante poésie :

Ceux qui connciissent Dieu, parce qu'ils l'aiment, qui sont pénétrés de ce qu'ils en voient, ne peuvent, dit-on, nous rapporter ce qu'ils en connaissent. Il n'y a point de langue qui exprime ces connaissanceslà ; elles sont la récompense de l'amour, et n'éclairent que celui qui aime. Quand même il pourrait les rapporter, le monde n'y comprendrait rien; elles sont à une hauteur à laquelle Tesprit humain ne saurait atteindre que sur les ailes de l'amour. Cet esprit humain va terre à terre el il faut voler pour aller jusque-là. Ceux qui aiment Dieu communiquent partout ce qu'ils en savent à ceux qui leur ressemblent; ce sont des oiseaux qui se rencontrent dans les airs*.

Faut-il conclure de ces citations que, malgré les dissipations de la vie mondaine et littéraire, Marivaux (ùi un chrétien fervent et pratiquant? Ce serait aller trop loin. Un auteur dramatique, voué à la peinture des mœurs élégantes, eût concilié dilticilemenl les exigences de la vie pieuse avec celles de son art. Disons seulement qu'au milieu d'une société de plus en plus incrédule et négatrice, il conservait un fonds solide de croyances religieuses. Non seulement il ne doutait pas, mais il se reprochait de négliger ses devoirs. Nous serions tenté de considérer comme une confession personnelle cette profession de foi qu'il met dans la bouche d'une de ses héroïnes :

A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne d'avoir, un seul instant de ma vie, douté de ce que nous dit cette religion I Oh ! y a-t-il quelqu'un

i . Tout le passage qu'on va lire n*est, en effet, qu'une belle paraphrase d'un texte de saint Paul : « Sed sicut scriplum est : Quod oculus non vidit nec auris audivit, nec in cor hominis asceudit, quœ prœparavit Deus iis qui dilij^unt illum. — Nobis aulem revelavit Deus per spiritual suum : Spiritus enim umnia scrulalur, etiam profunda Dei. » (ÂdCorinih., episU I, cap. II, 3 et 10.) Sicut scriplum est rappelle Isaïe (cap. LXIV, 4) : « À seculo non audierunt neque auribus perceperunt : oculus non vidit, Deus abeque te, quao prœparasti expectantibus te. »

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