LA PENSÉE DE LA MORT
sombre. Depuis quelques années, les romaociers oot prodigué les agonies et les ont décrites avec une exactitude plus médicale que littéraire. Au dix-huitième siècle, on ne connaissait pas encore ce triste réalisme ; les romanciers comme les philosophes s'arrêtaient devant la mort ; s'ils la nommaient, ils n'aimaient pas à la décrire. La page de Marivaux dont nous parlons est à peu près unique en son genre ; mais, hâtonsnous de dire qu'elle ne ressemble nullement à notre littérature d'hôpital et d'amphithéâtre ; elle n'emprunte au côté matériel de la mort que les traits cajMnbles de concourir à un effet moral :
Un de nos amis nous avait invités à venir dîner chez lui, mou mari et moi ; nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire. Je monte, je rencontre une femme de chambre qui pleure, et passe sans noe voir. Inquiète de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame, avec qui j'étais fort liée, et de qui j'étais la confidente, comme elle était la mienne. Je la vois par derrière dans un fauteuil ; d'aussi loin que je Taperçois, je cours à elle pour la surprendre et Tembrasser ; je me jet-te à son cou. A l'instant, j'entends des cris et des sanglots dans un cabâoet prochain, et je vois que c'est une femme morte que je tiens embrassée. Tout mon sang se glaça dans mes veines et je tombai sur elle évuaouie. Le cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui étaient dans le cabinet... Des prêtres arrivèrent, mon mari entra; on me fit revenir; mon évanouissement avait été court. J'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportât le corps de mon amie; j'en frémis encore. Sa télé penchait; je vis son visage. Juste ciel ! quelle diflérence de ce qu'il était alors, à ce que je l'avais vu trois jours avant i L'apoplexie, dont elle était morte, en avait confondu les traits. Ah I quelle bouche et quels yeux! Quel mélange de couleurs horribles ! J'ai vu dans ma vie bien des figures, que l'imagination du peintre avait tâché de rendre affreuses; mais les traits qui me frappèrent alors ne peuvent tomber dans l'imagination, la mort seule peut faire un visage comme celui-là. Il n'y a point d'homme intrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considération de lui-même. Toutes ces laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous appariieooent ; on croit être ce que l'on voit, et l'on frémit intérieurement de se reconnaître*.
C'est encore la pensée de la mort et de la vie future qui inspire à Marivaux la prosopopée suivante, digne de nos grands sermonnaires, et qui serait d'un grand effet tombant du haut de la chaire :