‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 341 sur 445 · Le Spectateur français^ dix-neuvième feuille · texte numérisé non relu

Le Spectateur français^ dix-neuvième feuille

i% l]ïL MORALISTE.

Achetez-moi, dit la vie éternelle aux chrétiens, par le sacrîûcc de cette vie passagère. Achetez ma durée, dit la vie passagère, par le retranchement d'une inûnilé de plaisirs qui m'abrégeraient; achetés mes douceurs par le sacrifice de cette vie éternelle. L'éternité et le temps parlent donc le même langage, et il n'est question que de sacriûces dans la vie. Sacrifiez-moi voire liberté, dit la cour, dit le prince, dit ce seigneur, dit cet emploi, dit cette femme; sacrifiezmoi votre santé, disent ces plaisirs; sacrifiez-moi ces plaisirs, du la santé; votre honneur, dit la fortune; votre fortune, dit rhouneur; partout ce ne sont que sacrifices. 11 y en a un si beau, qu'il en impose à ceux même qui n'en sont pas capables; c'est le sacrifice du vice à la vertu, du crime à l'innocence, de l'improbité à son contraire... Or, ce sacrifice fait déjà plus de la moitié de la religion. Le reste de cette religion, ce sont ses mystères qu'il faut croire; et c'est là ce que cette religion crie à son tour : sacrifiez-moi, non votre raison, mais les raisonnements d'un esprit si borné qu'il ne se connaît pas lui-même'.

Cette élévation de pensée et de langage, cette fermeté de style sont habituelles à Marivaux lorsqu'il traite de matières religieuses. Le sujet lui porte bonheiu\ Ou n'a jamais mieux parlé de l'indépendance de caractère inspirée par les fortes convictions que dans cette cotirte et belle pensée:

Les gens pieux, ceux qui servent Dieu, sont, de tous les hommes, les plus fiers et les plus superbes; car ils n'ont que Dieu pour maître; ils n'obéissent qu'à lui, même en obéissant aux hommes. C'est toujours Dieu qu'ils voient dans chaque homme auquel Dieu veut qu'ils soient soumis ; c'est toujours lui qu'ils servent. Aussi n'y a-t-il point de serviteurs ni plus fidèles ni plus sûrs. Les rois de la terre, il doit être permis de le leur dire, n'ont point de meilleurs sujets que ceux qui sont soumis seulement au maître des rois mêmes '.

Marivaux s'inspire ici de la pure doctrine de l'Écriture : Non est potestas nisi a Deo ^. En matière politique cependant, il se garde bien de pousser aussi loin que Bossuet les principes tirés des livres saints. Nulle part il n a expressément développé de théories sur le gouvernement des sociétés ; mais il lai3se voir ses opinions en plusieurs passages des œuvres morales. Dans ses premiers écrits, il est francheineat monarchiste, comme ses contemporains, du reste, car le principe même du gouvernement français na

i . Le Cabinet du Philosophe^ première feuille.

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