LE GËNIE ET LES GRANDS HOMMES
très habile. De tout temps les modérés, ainsi placés entre deux armées en présence, ont reçu le feu croisé des combattants. Tel fut le sort de Marivaux, qui raconte sa mésaventure dans lamusante scène où Trivelin, le valet philosophe S explique à Fronlin, par une histoire à lui personnelle, la querelle des Anciens et des Modernes. Trivelin sert deux époux entre lesquels les Anciens et les Modernes ont mis la discorde ; le mari tient pour les premiers, la femme pour les seconds. Le valet essaye de ménageries deux adversaires par un sage éclectisme; il boit autant de vin vieux que de vin nouveau :
Qui n'aurait pas cru que cette conduite aurait dû me concilier ces deux esprits? Point du tout, ils s'aperçurent du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux; ils m'en firent un crime. Le mari crut les Anciens insultés par la quantité de vin nouveau que j'avais bu; il m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux ; j'eus beau m'excuser, les gens de parti n'entendent point raison ; il fallut les quitter, pour avoir voulu me partager entre les Anciens et les Modernes^.
Admirateur de La Motte, ennemi d'Homère, partisan des Modernes ou juge assez équitable des Anciens, Marivaux professait à regard de tous, vivants ou morts, et quelles que fussent ses préférences, une théorie assez singulière. Pour lui, il n'y avait pas de grands hommes :
Il n'y a, disait-il, ni petit ni grand homme pour le philosophe ; il y a seulement des hommes qui ont de grandes qualité mêlées de défauts, d'autres qui ont de grands défauts mêlés de quelques qualités;