JUGEMENTS SUR LES CONTEMPORAINS
dans leur instinct, ne s'y trompent pas; ils s'inclinent, ils s'écrient d'admiration et saluent *. »
Pas plus que le génie, Marivaux ne comprend cette étemelle jeunesse du beau, qui assure à quelques œuvres d'élite un intérêt toujours renaissant et qu'aucune admiration n'épuise:
Quel charme pour nous, dit-iJ, si Molière, Corneille, Racine et tant d'autres nous affectaient du même plaisir, à la lecture réitérée de leurs ouvrages, qu'ils ont fait à la première! Ce qui véritablement est beau, la raison l'avouera toujours pour beau; le plus ou le moins do sensibilité que laissera l'habitude de le voir, ne le dégradera point de ce qu'il est : mais telle est la faible nature de Thomme, qu'il s'accoutume et se familiarise avec les choses les plus belles. La première représentation d'un médiocre nouveau nous pique et nous intéresse plus que le beau réitéré, avec cette différence qu'on le méprise quand on Ta vu '*.
C'est là une idée de Fontenelle, qui manquait, ainsi que La Motte, du sens de l'admiration, et c'est à propos de Fontenelle que M. Nisard réfute éloquemment l'erreur qui tendrait à remplacer la contemplation reconnaissante et féconde du beau par l'intérêt passager d'une curiosité changeante, mère du scepticisme et du dégoût \ Heureusement pour lui, Marivaux, tout en considérant les beautés littéraires comme de froides notions, saura tirer de cette vue erronée une théorie intéressante et neuve, quoique discutable.
Toutefois, malp:ré cette regrettable infirmité de jugement ({ui l'empêcha longtemps de reconnaître Texistence de la puissnnce créatrice et réternelle jeunesse du beau, Marivaux revint sur son erreur et sut rendre hommage au génie qu'il avait nié. On a vu ses jugements, sans enthousiasme, mais non sans justesse, sur quelques écrivains de l'antiquité. Il marchande moins l'éloge à quelques modernes, et, s'il ne les déclare pas grands hommes, c'est tout comme : il les montre grands au lecteur. Voici, par exemple, un très bel éloge de Descartes :
... Cet homme unique, à qui tous les hommes des siècles à venir auront réternelle obligation de savoir penser, et de penser mieux que