‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 372 sur 445 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Voy. Aubertin, V Esprit public au dix-huitièihe siècle, troisième époque, chap. ii. I.a victoire de Tesprit encyclopédiste est compK-te à partir de 1760 environ. Marivaux vécut asses pour en être témoin.

LES LETTRES ET ilS SCIENCES. 59i

Cette défense des lettres par notre auteur se trouve dans nn morceau, malheureusement incomplet, lu à TAcadémie et intitulé: Réflexions sur resprit humain, à V occasion de Corneille et de Racine, Marivaux ne se propose nullement de contester la grandeur du génie scientifique et les immenses services qu'il a rendus à Thumanité. Il réclame seulement la parrté d'estime pour le génie littéraire:

D y a, dit-il, deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connaissances et ses mœurs,... et qu'on peut appeler les bienfaiteurs du monde... — J'entends par les uns, les hommes immortels qui ont pénétré dans la connaissance de la vérité, et dont les erreurs même ont si souvent conduit à la lumière ; ces philosophes, tant ceux de l'antiquité, dont les noms sont assez connus, que ceux de notre âge, tels que Descartes, Newton, Malebranche, Locke, etc. — J'entends par les autres ces grands génies qu'on appelle quelquefois beaux esprits; ces critiques sérieux ou badins; ces peintres sublimes des grandeurs et des misères de l'âme humaine, qui, en nous instruisant dans leurs ouvrages, nous persuadent, à force de plaisirs, qu'ils n'ont pour objet que de nous plaire et de charmer notre loisir ; je mets Corneille et Racine dans ce qu'il y a de plus respectable dans l'ordre de ceux-ci.

Au premier ordre de grands hommes, le monde ne ménage pas son admiration: « on va jusqu'à la vénération pour eux. > Quant aux seconds, Tadmiration qu'ils inspirent est « une admiration bien moins sérieuse, bien plus familière, qui les honore beaucoup moins. » Cela n'est pas juste, et « cette inégalité de partage n au profit des philosophes ne peut ôtre attribuée « qu'à Tignorance du commuu des hommes. >

Ces hommes en général ne cultivent pas les sciences; ils n'en connaissent que le nom, qui leur en impose, et leur imagination* respectueusement étonnée des grandes matières qu'elles traitent, achève de leur rendre ces matières encore plus inaccessibles. De là vient qu'ils regardent les philosophes comme des intelligences qui ont approfondi des mystères, et à qui seuls il appartient de nous donner le merveilleux spectacle des forces et de la dignité de l'esprit humain.

Les génies littéraires en imposent moins au vulgaire, « car leurs ouvrages ne sont une énigme pour personne; le sujet sur lequel ils travaillent a le défaut d'être à la portée de tous les hommes. » (ile sujet n'est autre que Thomme lui-même, et.

chacun se connaissant, ou du moins croyant se coniiattre ei connaître ses semblables, estime en savoir autant que les grands littérateurs, sauf, il est vrai, le talent d'écrire, c qui n est qu'une manière d'avoir de l'esprit. » Marivaux conclut de là avec un peu d'ironie:

Aussi tout lecteur ou spectateur, avant qu'il les admire, commencet-i] par être leur juge, et presque toujours leur critique ; de pareilles fonctions ne disposent pas Tadmirateur à bien sentir la supériorité qu'ils ont sur lui; il a fait trop de comparaison avec eux pour être étonné de ce qu'ils valent ; et d'ailleurs, de quoi les loue-t-il? Ce n'est pas de Tinstructiou qu'il en tire ; elle passe en lui sans qu'il s'en aperçoive : c'est de Textrême plaisir qu'ils lui font. Et il est sûr que ce plaisir-là leur nuit encore; ils en paraissent moins importants ; il n y a point de dignité à plaire : c'est bien le mérite le plus aimable, mais, en général, ce n'est pas le plus honoré.

Que de gens pensent en les lisant: « Je pourrais en faire autant î » Les belles choses qu'ils nous disent, c ne nous frappent pas môme comme nouvelles ; on croit toujours les reconnaître, on les avait déjà entrevues. > Ainsi, dit Marivaux avec beaucoup de finesse, c ils ne sont sublimes que d'fiprès nous qui le sommes foncièrement autant qu'eux; et c'est dans leur sublimité que nous nous imaginons contempler la nôtre. > Mais n'est-ce donc rien que de nous montrer cette « sublimité, > ensevelie dans les profondeurs de notre âme, et que, sans eux, nous n'aurions jamais devinée? La matière esta tous, mais l'art de la mettre en œuvre n'appartient qu'à quelquesuns. Ne faisons pas tort à ces ouvriers d'élite de ladmiration que nous leur devons :

Us ne nous apprennent rien de nous qui nous soit inconnu; mais le portrait le plus frappant qu'on nous ait donné de ce que nous sommes, celui où nous voyons le mieux combien nous sommes grands dans nos vertus, terribles dans nos passions, celui où nous avons l'honneur de démêler nos faiblesses avec la sagacité la plus une, et par conséqaent la plus consolante, celui où nous nous sentons le plus superbement étonnés de l'audace et du courage, de la fierté, de la sagesse, j'ose dire aussi de la redoutable iniquité dont nous sommes capables (car cette iniquité, même en nous faisant frémir, nous entretient encore de nos forces); enfin le portrait qui nous peint le mieux l'importance et la singularité de cet être qu'on appelle homme, et qui est chacun de nous, c'est à eux à qui nous le devons.

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