LES LETTRES ET LES SCIENCES
De là, une connaissance de Thomme, profonde et vivante, que ni la philosophie, ni les sciences ne sauraient nous donner. Ce résultat des lettres pures n*est-il pas assez beau pour leur mériter une admiration égale à celle dont les sciences et la philosophie sont Tobjet? Que l'on pose la question à un vrai philosophe, et, s'il est sincère, il ne pourra qu'y répondre affirmativement. Je parle, dit Marivaux, du « vrai philosophe ; je ne parle point du pur géomètre ou du simple mathématicien ; mais de l'homme qui pense, de l'homme capable de mesurer la sublimité de ces deux différents ordres d'esprit. » Cette mise à l'écart dédaigneuse dut blesser profondément les géomètres et les physiciens. On ne s'étonne pas qu'ils aient aiïecté, s'ils étaient en nombre à l'Académie le jour de la lecture, de ne prêter aucune attention à Marivaux, et l'aient réduit à s'interrompre *.
Écourtées à l'Académie, les Réflexionsne furent pas données au public en entier. Nous n'avons même qu'une faible partie de ce que Marivaux avait lu devant ses confrères, à peine le tiers'. Ce fragment n'en est pas moins d'un grand intérêt. Malgré quelque partialité, fort excusable, à vrai dire, de la part
1. Yoy. ci-dessus» p. 151, n. à, — D*Alembert constate que, dans les séances publiques de l'Académie, « la métaphysique » de Marivaux a trouvait des auditeurs peu favorables. » Et il ajoute : ce II eut même un jour le dégoût de voir qu'on ne Técoutait pas, et termina brusquement sa lecture. » Les Réflexions sur l'esprit humain à Voccasion de Corneille et de Racine furent lues à l'Académie dans les séances publiques des 2à août et 2à septembre 17d9 et 25 août 1750 (Registres de TÂcadémie française, voy. ci-après, Appendice yni). A partir de ce jour, Marivaux, dont les lectures étaient auparavant asset fréquentes, n*en flt plus qu'une seule, le 2à août 1751, avec ses Réflexions sur les Romains et sur les anciens Perses,
Comparez è la théorie de Marivaux un aperçu tout semblable de Vauvenargaes dans ses Fragmeifts, xii (Œuvres, p. 282) et aussi une discussion Sur la morale et la physique {Œuvres y p. 110-112), au point de vue de la certitude des résultats, toute à Tavantage de la morale. Quant à la question toi:gours ouverte, ou plutét insoluble, de la supériorité des lettres et des sciences, on peut lire, outre les fameux discours de Lamartine et d'Arago (Chambre des députés, mars 1837), un article plein d'idées de M. Schérer, Inter pocula, dans la quatrième série de ses Études sur la littérature contemporaine.
2. Marivaux flt, en effet, trois lectures sur ce sujet (voy. la note ci-dessus); or, le fragment publié dans le Mercure d'avril 1755 dut occuper à peine une séance. Les morceaux lus è l'Académie n'étaient eux-mêmes qu'une faible partie d'un ouvrage considérable. Les Registres déjà cités en parlent (2â août 17d9) comme du « commencement d'un ouvrage qu'il
d'uQ littératouTy il y a biea des vérités dans cette diseussioB courtoise; il y a surtout un très bel hommage r^do h la haute valeur des lettres^ Marivaux, déjà vieux, relrouTe pour les défendre la plume qui écrivait jadis les meilleures pages du Spectateur. Bien plus, en combattant la science, il lui emprunte ses propres armes et fait preuve d'une logique, d'une vigueur dialectique, d'une puissance d'abstraction, digues d'un savant. Vains efforts cependant. L'esprit scientifique a déjà triomphé, et bientôt, signe des temps, c'est un géomètre, d'Alembert, qui remplira la plus haute charge des lettres françaises, celle de secrétaire perpétuel de TAcadémie.
Mais, par une contradiction singulière, Marivaux, défenseur des lettres contre les sciences, entrait, à son insu, dans le mouvement qu'il combattait et envisageait la iittérature à un point de vue beaucoup moins littéraire que scientifique. Seul de ses amis, il ramenait la querelle des Anciens et des Moder^ nés sur le terrain où l'avaient placée Perrault et Fontenelle, et où La Motte n'avait pas su la maintenir. Avec les premiers, la controverse agitait, en somme, des idées importantes et graves. Il ne s'agissait pas seulement pour eux de revendiquer, au profit des Modernes, la suprématie en matière d'éloquence et de poésie, mais, encore et surtout, de prouver que l'humanité, par cela seul qu'elle avançait en âge, croissait en force intellectuelle. C'était la théorie du progrès, indiquée par Bacon et Descartes*, expressément formulée par Pascal*. Les frères Perrault| en la reprenant, avaient affirmé, d'une part, la
(Marivaux) doit donner an pabUo. » D'autre part, Lesbros, qui fait entrer le fragment du Mercure dans son Esprit de Marivaux (p. 360 à 370), dit en note : « Cet ouvrage contenait un parallèle sublime de Corneille et de Racine qu'il avait lu à l'Académie française, qui 8*est sans doute perdu, et nous regardons la privation de ce morceau comme une grande perte pour la littérature. Nos recherches pour le retrouver ont été infimes et malheureusement inutiles. »
1. Voy. H. Rigault, Querelle des anciens et des modernes, première partie, chap. ai et iv.
2. Dans le Fragment d'un traité du vide {Pensées, édit. Havet, t. Il, p. 266 à 273), notamment le passage fameux (p. 270-71) : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toi:gours et qui apprend continuellement.... » etc.