LE PROGRÈS LITTÉRAIRE; LE MIROIR
que soîtle nombre de celles qui ont disparu, les gains compensent les pertes^.
Voilà pour Phumanité tout entière. Quant à chaque nation prise à part, outre Théritage d'idées commun à tous les peuples, elle a le sien propre, formé « de ce nombre infini de jugements, de réflexions, d'idées folles et sensées, que la totalité des esprits répand dans la nation, » et des nouvelles idées que chaque particulier tire de la masse commune, < et qui vont à leur tour s'ajouter à la source dont elles viennent. » Enfin, cet esprit de chaque nation € se fortifie continuellement de ce que les hommes d'une autre nation y portent, et s'augmente encore de la différence de l'esprit étranger qui vient se mêler au sien. >
Ainsi, progrès dans les idées pour l'humanité tout entière et pour chaque nation en particulier. Le morceau s'arrête là et Marivaux ne tire pas d'autre conclusion de sa théorie.
Il la reprend dans le Miroir et la pousse beaucoup pins loin, toujours d'après Fontenelle. Après avoir contemplé dans un miroir magique, mis sous ses yeux par une fée qui représente la nature, « tout ce qu'en fait d'ouvrages l'esprit de l'homme a produit ou rêvé depuis le plus plat écrivain jusqu'à l'auteur des Mondes'^ y » il affirme que le miroir « n'est pas de l'avis (des partisans des Anciens) sur le prétendu affaiblissement des esprits d'aujourd'hui. > D'abord, c la nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards ; la force de nos passions, de nos folies, et la médiocrité de nos connaissances, malgré les progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que cette nature est encore bien jeune en nous. % En outre, sa force de production s'est toujours maintenue, et, € depuis les temps si renommés de Rome et
1 . Comp. la même théorie développée dans le Miroir : « L^humanité, en général, reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe, et ses malheurs mêmes lui en donnent souvent plus qu*ils ne lui en enlèvent.... Chacun de ces états enfanta un nouvel esprit, et fut une expérience de pfus wr lo terre. » Marivaux est ici plus hardi que Ch. Perrault, qui admet l'arrêt du progrès durant les grandes catastrophes politiques et sociales. Voy. Rigault, op, eit,j p. 196.
2 Fontenelle. C'est la seule mention que Marivaux fasse de celui-ci, et ce silence relatif est d'autant plus étonnant qu'il parle très souvent de La Motte.
d*Âthènes, il n'y a pas ei! de siècle où il n*y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fut jamais,.... d^aussi bonnes têtes que Tétaient celles de Cicéron, de Démo^hène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère même. > Si, aux siècles suivants, les grands esprits enfantés par la fécondité constante de la nature, nont produit que de mauvais ouvrages, ces ouvrages c étaient infiniment moins mauvais, infiniment moins ridicules que ceux de leurs contemporains, et la capacité qu'il fallut alors pour n'y laisser que ce degré de ridicule, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables. » Donc, il ne faut pas imputer à ces auteurs ce qui est resté de vicieux dans leurs ouvrages, mais s'en prendre € aux siècles barbares où ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit. »
Ils auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils urent les premiers esprits du leur : il ne fallait pas poui* cela qu'ils ussent plus forts; il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés. Cicéron aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier,... ne s'en serait pas tiré mieux qu'eux,... et quoique infailliblement il eût été l'homme le plus éloquent de son temps, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne ferait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration.
Cependant, l'esprit et les idées ne manquaient pas dans ces siècles barbares, car « jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprit. » En effet (Marivaux reprend ici la thèse soutenue dans les Réflexions)^ € l'accroissement de l'esprit est une suite infaillible de la durée du monde, » € l'humanité en général reçoit toujours plus, d'idées qu'il ne lui en échappe, » et c ses malheurs même lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent. »
Jusqu'à présent Marivaux a suivi Fontenelle; il va s'en séparer.
Quelle est donc, le fonds naturel étant toujours le même et la somme d'idées croissant toujours, la cause qui produit les grands hommes? C'est le plus ou le moins de goût propre à chaque époque, car, où il n'y a pas de goût, « la quantité d'idées est un inconvénient et non pas un secours; elle empoche d'être simple, et fournit abondamment les moyens d'être ridicule. Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un
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homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne sont que des folies. »
Le morceau, complet cette fois, se termine ainsi :
L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde : la suite de cette augmentation ne tarit point tant qu'il y a dos hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent. Mais l\irt d'employer les idées pour les ouvrages d'esprit peut se perdre : les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent, les auteurs deviennent ridicules ou grossiers, pendant que le fonds de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.
Toute cette argumentation est très probante, et Marivaux n'exprime, en somme, que des idées justes. Il est évident que la nature forme toujours les hommes de la même argile et leur accorde, à chaque siècle, des facultés semblables et à peu près égales. Seulement, de môme qu'une vie obscure étouffe des génies qui s'en vont dormir inconnus dans le cimetière dont parle Grey, de môme certaines époques ne peuvent donner aux grands hommes le moyen de se produire et de se développer. Il est encore vrai que, plus les peuples se civilisent, plus, les idées s'accumulant en eux, l'humanité, réunion de tous les peuples, pro&te de ce trésor commun de l'intelligence eX devient capable d'œuvi'es nouvelles. On peut même admettre qu'en dépit des révolutions, des guerres, des invasions, etc., qui semblent parfois anéantir l'œuvre de plusieurs siècles, ces c expériences » sanglantes n'arrêtent pas le développement de la richesse intellectuelle, et que les pertes sont inférieures aux gains.
S'ensuit-il qu'au point de vue littéraire, une époque, par cela seul qu'elle vient après d'autres, leur est supérieure, ou même égale ? Nullement. Marivaux reconnaît que les idées, si nombreuses qu'elles soient, ne valent que par la mise en œuvre, et que, si c la critique et le goût disparaissent, » « les lettres tombent, et les auteurs deviennent ridicules ou grossiers. >
Nous aurions voulu qu'il nous parlât avec quelque détail de ces révolutions et de ces éclipses passagères du goût, qu'il essayât, sinon d'en déterminer la loi, au moins d'indiquer les principales causes, qui, aux époques les plus
civilisées et les plus riches de culture intellectuelle, gâtent si souvent les littératures. Mais, s'il n'a point développé sa thèse jusqu'au bout, du moins Ta-t-il suffisamment indiquée pour que nous puissions en tirer nous-mêmes la conclusion sans dénaturer sa pensée. Il ne croyait pas que les Modernes, par cela seul qu'ils sont modernes, fussent supérieurs aux Anciens, et en cela' il se séparait nettement de son maître Fontenelle, pour qui, en matière d'histoirelittéraire, c postériorité » signifie nécessairement « supériorité, i Avec sa théorie de raccuroulation des idées, celui-ci ne comprenait pas que l'on peut, malgré un cerveau encyclopédique, n'être qu'un fort médiocre poète. Sans le goût, sans l'étincelle créatrice, le je ne sais quoi d'insaisissable et de divin, les idées acquises ne sont rien: Homère est un ignorant à côté de Chapelain*, et pourtant quel abîme de V Iliade à la Pucelle f Bornée aux seules sciences, h thèse de Fontenelle est absolument juste ; elle est radicalement fausse appliquée aux lettres^. Dans les sciences, jointe à (a méthode expérimentale, elle est encore la règle même du progrès; dans les lettres, elle n'a servi qu'à provoquer une d/spute stérile. En y apportant la restriction qui termine le Miroir, en reconnaissant l'influence toute-puissante du goût, Marivaux corrigeait la théorie de son ami. S'il eût poussé un peu plus loin le développement de sa pensée, et marqué sa conclusion avec plus de relief et de vigueur, il aurait eu le mérite de juger en dernier ressort la querelle des Anciens et des Modernes^.
1. Voy., dans le Miroir, une très curieuse appréciation de Chapelain.
2. Voy. Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 9 à 11.
3. H. Doudan a repris, rajeuni, étendu, dans un morceau longuement médité et travaillé, Des révolutions du goût^ non pas la vieille querelle des Anciens et des Modernes, mais la question du progrès littéraire, et sa thèse est à la fois très neuve et très séduisante. On retrouve dans ce morceau plusieurs des idées de Marivaux parées d'images souvent admirables par une imagination gracieuse et forte. Voy. notamment la conclusion, XIV, dans les Pensées et Fragments, p. 312 et suiv.