CHAPITRE V
LA LANGUK DE MARIVAUX. — LE it MARIVAUDAGE. » —DÉFENSE DE MARIVAUX PAR LUI-MÊME : LE STYLE ET LA PENSÉE. — LA FINESSE. — L*EXPRESSiON MÉ- TAPHORIQUE. — l'esprit; l*esprit de situation et l*esprit de mots. —
LE PHÉBUS DES VALETS ET LE JARGON DES PAYSANS. — LE LANGAGE DE LA CONVERSATION. — SOUPLESSE ET VARIÉTÉ DD STYLE DE MARIVAUX. -> LE « JE NE SAIS QUOI. »
Malgré sa mauvaise réputation au point de vue du style, Marivaux est un des auteurs du dix-huitième siècle qui ont le plus respecté et le moins gâté notre langue. Celui que Voltaire appelait « le néologue ^, » usait très peu du néologisme ; à peine si l'on trouve dans ses œuvres quelques mots forgés. Lorsqu'il s'écarte de lusage, c'est moins par le choix des termes que par le sens qu'il leur attribue; on pourrait dire de lui ce qu'on a dit de Fontenelle : « 11 compose souvent des phrases recherchées avec des expressions très pures et très indigènes '.» Il écrivait à une époque où le vocabulaire de la philosophie et des sciences, les importations étrangères, n'avaient pas encore altéré le fonds de notre idiome. Quant à sa phrase, même lorsqu'elle est recherchée, elle se distingue par l'élégance, la rapidité, le tour heureux et facile. Le plus souvent courte, facile, rapide, elle ne s'interdit pas l'allure plus lente du style périodique. Dans le premier cas, elle est légère, sans rien de sautillant ni de saccadé; dans le second, elle arrive à la majesté, en évitant l'embarras et la lourdeur. Elle se plie
1. Voy. ci-dessus, p. 300. Et aussi d*Alerobert (p. 586), dont Tobservatjon, iJ est vrai («la bizarrerie de son néologisme si éloigné de la langue commune »] s'adresse plutôt aux tournures qu'aux mots.
2, Villemain , Littérature française au dix-huitième siècle^ treisième leçon.
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surtout, avec une convenance parfaite, au sujet que traite l'auteur. Au théâtre, d'une remarquable simplicité de constructions, vive et coulante, elle donne au dialogue cette c brillante et abondante volubilité, » dont parle d'Âlembert S et qui est pour Toreille une musique charmante. Dans le roman, elle est tantôt alerte et comme agissante, tantôt lente, sinueuse. Dans les œuvres morales, si variées de tons et de sujets, elle prend toutes les formes, d'ordinaire large, ample, parfois concise et brève, toujours originale par la nouveauté des tours, savante par l'habileté aisée des constructions. Les incorrections, les fautes de syntaxe proprement dites y sont très rares ; et encore, paratt-il, le plus grand nombre doit-il être imputé moins à l'auteur qu'à ses éditeurs '.
Cette pureté et cette facilité de la langue de Marivaux tiennent au milieu où il s'était formé. Venu à Paris de très bonne heure, il n'avait pas eu le temps de s'imprégner de locutions provinciales, et, une fois Parisien, il le demeura toujours. Au bout de peu de temps, il écrivit sans effort la langue de la meilleure société, celle du cercle de M*"* de Lambert, où fut sa première et sa meilleure école. On parlait chez celle-ci un idiome délicat et distingué, d'un tour concis et neuf, d'un purisme sans rigueur, d'une décence sans pruderie, un peu précieux et recherché sans doute, un peu maigre et sec, mais dont les qualités compensaient amplement les défauts. Il en était du salon de M"* de Lambert comme de l'hôtel de Rambouillet. On a dit beaucoup de mal de celui-ci, mais quelle influence heureuse nVt-il pas exercé sur la langue française ! Les meilleurs écrivains du dix-septième siècle s'y sont formés ou l'ont traversé ; de même le salon de M"* de Lambert, où Marivaux apprit
1. Voy. ci-de88U8, p. 65, n. 2. — Toutefois^ M. Vinel fait justement observer {Littérature française au dix-huitième siècle, t. I, p. 261) qu'en général la concision, et, par suite, le relief manquent trop au style de Marivaux, el qu'il a souvent un « flux de langue, a qui, « s'il n'ôte rien à la vérité, ne laisse pas de fatiguer un peu. »
2. Selon Duviquet (Œuvres de Marivaux, t. III, p. 55\ les différentes éditions du la première Surprise de l'Amour, t rapprochées du manuscrit original (?) » sont très fautives ; aussi les reproches dont le style de l'auteur a été l'objet, c doivent moins lui être personnellement adressés, qu'aux imprimeurs ignorants ou négligents auxquels il avait donne sa cuufiauce. m Duviquet avuit-ii réellement vu le manuscrit oi iginal de la Surprime de r Amour? Voy. ci-après, Appendice u, B.