LE MARIVAUDAGE
le plus pur français en compagnie de Fontenelle, du spirituel abbé de Choisy, du présideut Hénault, de L. de Sacy, l'élégant traducteur de Pline le Jeune, etc. '.
Toutefois, s'il faut en croire la plupart de ses critiques^ quel mauvais usage il aurait fait de cette langue excellente! Presque tous ceux qui ont essayé de définir son style, s'accordent à y trouver les mêmes défauts, résumés par le sens consacré du mot marivaudage : le raffinement systématique dans la pensée et dans l'expression, la poursuite de l'esprit. Paimi ces définitions, la plus connue, la plus souvent citée est celle de La Harpe :
C'est le mélaDge le plus bizarre de métaphysique subtile et de locutions triviales, de sentiments alambiqués et de dictons populaires ; jnniais on n'a mis autant d'apprêt à vouloir paraître simple; jamais on n'a retourné des pensées communes do tant do manières plus affectées les unes que les autres; et, ce qu'il y a de pis, ce langage est celui de tous les personnages sans exception. Maîtres, valets, gens de cour, paysans, amants, maltresses, vieillards, jeunes gens, tous ont l'esprit de Mariyaux^.
Il s'en faut de beaucoup que ce jugement, ou, pour mieux dire, ce réquisitoire soit juste de tout point
D'abord, en reprochant à Marivaux Tapprétet l'affectation, la recherche fatigante de l'esprit, La Harpe a tort d'accuser seulement son style ; il devrait aussi mettre eu cause sa pensée. Marivaux, en effet, n'exprime pas c d'une manière affectée des pensées communes ; > il exprime des pensées très fines dans un style qui est d'ordinaire en parfait rapport avec ces pensées. On a le droit d'être sévère pour Marivaux, mais pour Marivaux tout entier; chez lui, la forme ne peut se séparer du fond ; si
1. Voj. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IV, p. 217 et 238.
2. Le Lycée, dix-huitième siècle, chap. V, sect. iv. — La Harpe ae&itque résumer d'Alembert : c< Ce singulier jargon, tout à la fois précieux et familier, recherché et monotone, est, sans exception, celui de tous ses personnaî;es, de quelque état qu'ils puissent être, depuis les marquis jusqu'aux paysans, et depuis les maîtres jusqu'aux valets... » etc. (Pages 58A-58Ô.) De même Collé : « Ses acteurs, dans ses pièces, ont tous le style de Tauteur : les valets, les suivantes, jusqu'aux paysans mêmes, ont l'empreinte du style précieux qu'on lui a reproché avec tant de raison et dans ses romans et dans ses comédies. » (T. II, p. 288.) Pour avoir la contre-partie complète de ces réquisitoires, lire l'apolo^ne du warivaufinya par J. Janin et Th. Gautier, cités ci-dessufi, p. 4. Voy. aussi delMCure, Eioye, p. 76.
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l'on condamne l'une, il faut aussi condamner l'autre; chez lui, en eflet, plus que chez tout autre écrivain, c le style, c'est riiomme même. > La Harpe n'est, du resle, pas le seul qui soit tombé dans cette erreur ; quoique plusieurs des contemporains de Marivaux aient bien vu que, chez lui, la pensée et le slyle étaient inséparables ^, la plupart des critiques, répétant La Harpe, s'acharnaient exclusivement contre son style.
Impatienté de cetle confusion perpétuelle, Marivaux s'est attaché plusieurs fois, dans le Spectateur eidfius le Cabinet du Philosophe, à la faire cesser, et, s'il n'y a pas tout à fait réussi, s'il ne s'est pas victorieusement défendu, du moins a-t-il mieux posé la question qu'on ne faisait auparavant :
J'entends quelquefois parler de style, disait-il, et je oe comprends rien aux éloges ni aux critiques qu'on fait de celui de certaines gens. Vous voyez souvent des gens d'esprit vous dire : le style de cet auteur est noble ; le style de celui-ci est afiecté, ou bien obscur, ou plat, ou singulier. Eniin, c'est toujours du style que Ton parle et jamais de l'esprit de celui auquel appartient ce style. Il semble que dans ce monde il ne soit question que des mots, et point des pensées.
Un auteur qui sait sa langue prend, pour s'exprimer, les mots qui représentent exactement les pensées qu'il a dans l'esprit; s'il pense bien, ce n'est pas d'avoir pris telles ou telles expressions qu'il faut le louer, car c il ne pouvait faire autrement que de les prendre, puisqu'il n'y avait que celles-là qui pussent communiquer exactement ce qu'il pensait. » S'il pense mal, faiblement, sans justesse, le raisonnement est le même ; il faut accuser sa pensée, et non les signes nécessaires de sa pensée :
Il a fort bien exprimé ce qu'il a pensé; son style est ce qu'il devait être ; il ne pouvait pas en avoir un autre. Tout son tort est d*avoir eu des pensées, ou basses, ou plates, ou forcées; car ces pensées ont exigé nécessairement qu'il se servit de tels et tels mots, qui ne sont ni bas, ni plats, ni forcés en eux-mômes, et qui, entré les mains d'un
1. Collé (loc. cit.) : a Ce style précieux... lient beaucoup à la imessedes idées de Marivaux et aux nuances délicates avec lesquelles il peignait le sentiment. » Et Lesbros (p. 13): c Son siyle était à lui, il était analogue à sa manière de voir et de sentir. Ses expressions, qui ont paru siogulières, étaient une suite de la finesse de ses pensées qui ne pouvaient être rendues autrement, a