‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 379 sur 445 · LE STYLE ET LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LE STYLE ET LA PENSÉE

homme doaé de plus d'esprit, pourront servir une autre fois à exprimer de très fines ou de très fortes pensées.

Pour rendre sa théorie plus claire, Marivaux se sert d'une comparaison ingénieuse :

Je suppose une femme qui connaisse toutes les couleurs, et qui imagine un meuble où il en entre quatre. Elle ordonne ce meuble; on le lui apporte. Vous êtes présent, et le meuble ne vous plaît point. Direz-Yous à cette femme : cela est mal exécuté, ce ne sont pas là les couleurs que vous deviez employer pour avoir un meuble comme TOUS Tavez imaginé? Non, ce ne serait pas lui parler raison; car ces couleurs, disposées comme elles sont, produisent bien l'idée qu'elle a imaginée; elle ne pouvait avoir ce meuble qu'avec ces mêmes couleurs arrangées comme elles le sont. Et quel tort donc a-t-elle? C'est d'avoir imaginé ce meuble dans ce goût-là; c'est son imagination qui ne vaut rien, quoique très bien rendue par les couleurs, lesquelles sont bonnes. Ces couleurs sont ici comme le style de la chose ; et, la chose étant ce qu'elle est, voilà ce que le style en devait être.

Nous ne reproduirons pas tout au long la théorie fort ingénieuse, pleine de vues dignes de Locke ou de Condillac, dans laquelle il définit les rapports de la pensée et de lexpression. Il suffit d'eu citer la conclusion, qui nous ramène au point de départ : c Un homme qui sait bien sa langue, qui connaît tous les mots, tous les signes dont elle se compose, et la valeur précise de ces mots, pourra penser mal, mais exprimera toujours bien ses pensées. » La critique devrait donc renoncer à accuser le style et s'en prendre à la manière de penser, ne pas dire qu'un auteur a le style « précieux, » ce qui ne signifie rien> mais qu'il a des c pensées précieuses, i

Cela posé, voyons ce qu'il faut entendre par le précieux. Sans se nommer, ce qui eût été déplaisant, Marivaux plaide franchement pro domo sua. Le précieux ne serait-il point la finesse de la pensée, et peut-on dire que cette finesse soit un défaut?

L'homme qui pense beaucoup approfondit les sujets qu'il traite ; il les pénètre, il y remarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira quand il les aura dites, mais qui, de tout temps, n'ont été remarquées que de très peu de gens; et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble. Voyez combien les critiques profiteront contre lui de ta singularité inévitable de style que cela va lui faire !

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Que son style sera précieux ! Mais aussi de foai s'avàse-l'il de tvA penser, et d'apercevoir, même dans les choses qpie tout le monde cmnaît, des côtés que peu de gens voient, et qu'il lui faudra exprimer par un style qui paraîtra nécessairement précieux '^ Cet homme-U a grand tort. Il faudrait lui dire de penser moins, ou prier les aatres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, et de souffrir qu'il se serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées, puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là i.

Toutes les fois donc qu'un auteur usera d'une observation plus pénétrante et plus fine que la moyenne des écrivains, on lui reprochera d'avoir le style précieux et singulier, témoin trois illustres exemples :

Si Montaigne avait vécu de nos jours, que de criUques n'eûi-on pas faites de son style 1 Car il ne parlait ni français, ni allemand, ni breton, ni suisse; il pensait et il s'exprimait au gré d'une âme singulière et fine. Montaigne est mort; on lui rend justice; c'est cette singuJarilé d'esprit, et conséquemment de style, qui fait aujourd'hui son mérite. La Bruyère est plein de singularités. Aussi a-t-il pensé sur l'âme, matière pleine de choses singulières. Gomhien Pascal n'a-t-if pas d'expressions de génie ! Qu'on me trouve un auteur célèbre, ayant approfondi l'âme, et qui, dans ses peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le style singulier 2.

Il y a beaucoup de vrai dans cette théorie. Ce que Marivaux appelle ici la a singularité > n'est autre chose que Toriginalité, qualité éminente et rare. Quiconque voit très avant dans i'àme humaine, exprime des pensées nouvelles par des expressions et des tours nouveaux comme ces pensées. Quant à la finesse, lorsqu'elle n'est ni affectée, ni déplacée, elle est en soi très légitime et devient même de plus en plus nécessaire à mesure

1. Voy., dans une appréciation déjà citée en partie (p. 181, n. 1) de Pe* titot {Répertoire du Théâtre-Français, t. Mil, p. 7 et suiv.). d'ingénieuses et justes observations sur cette finesse, nécessaire dans le théâtre de Marivaux, en raison de la nature même de son observation : c 11 lui fallait, dit-il, des expressions neuves pour rendre des observations qui n'avaient pas encore été faites, » surtout parce que « c'était dans le langage des per^ sonnages mis en scène qu'il voulait placer ses découvertes ; il est le premier qui ait eu l'art de faire dire à une femme qu'elle n'aimait pas, aussi fer* mement que si elle était sûre de ne pas se trahir. » Nous regrettons que Je passage soit trop long pour être cité en entier.

2. Le Cabinet du Philosophe, sixième feuille. — L'abbé Prévost répondit, •n bons termes, au nom de la critique, à cette justification qui tient du plaidoyer et du réquisitoire; voy. ci-dessus, p. 510, n. 4.

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que l'humanité et les littératures avancent en âge ; car, à moins de se répéter toujours, l'observation morale est obligée de creuser plus profond dans le cœur humain et de s'enfoncer plus avant dans l'extrême complication de la nature humaine. L'art dramatique, le roman, la morale ne sauraient s'en tenir à ces traits simples et généraux dont la peinture suffit à la jeunesse des littératures. Racine est plus fin qu'Euripide, La Bruyère que Théophraste, J.-J. Rousseau que Longus et Apulée. A cette transformation nécessaire, l'art perd en simplicité; il y gagne en étendue et en profondeur ^

Mais il faut que la finesse ne soit ni affectée, ni déplacée. Marivaux a-t-il toujours évité ces deux écueils ? On ne saurait le soutenir. Accordons- lui que son style est toujours en parfait rapport avec sa pensée; mais faisons nos réserves sur celle-ci, trop souvent mffinée et maniérée. Il a beau choisir les termes qui c conviennent exactement au degré de finesse qu'il a dans l'esprit ; » ce degré n'est pas en rapport exact avec les choses. Il a beau dire € qu'il y a un certain degré de finesse au delà duquel on n'est plus senti, » que c dans ce monde, en fait d'esprit, on confond deux sortes d'hommes, l'homme qui tâche d'être fin, et l'homme qui l'est naturellement; > € qu'il faut avoir de bons yeux pour distinguer la finesse du raffinement, » et qu'il « n'a guère vu de gens q ui ne prissent l'un pour l'autre*. » La majorité des lecteurs n'a pas l'esprit aussi obtus qu'il veut bien le dire, et il n'est ni très habile, ni très juste de la part d'un auteur d'accuser ainsi, par avance, d'insuffisance d'esprit ceux dont il brigue les suffrages. Le plus naturellement du monde Marivaux est porté à quintessencier^ ;

1 . Voy. cette théorie développée par M. Doudan avec sa finesse habituelle : c On nomme marivaudage des explications plus délicates que pourtant on a tort de blâmer. C'est blâmer le progrès môme de la seience morale... > etc. {Pensées et fragments^ p. 3.)

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