Le Cabinet du Philosophe^ sixième feuille
3. Nous ne saurions être du même avis que M. J. Fleury disant : c Ce style était un langage acquis, une habitude prise, dont on peut suivre le développement dans les différentes publications de l'auteur. Ses premiers ouvrages sont écrits dans la langue de tout le monde. 11 n*y a pas trace de ce que Ton devait appeler plus tard le marivaudage dans le Père prudent ; il n'y a qu'une ou doux phrases de ce style dans les Effets de lu sympathie. Il y en a un peu plus dans la Voiture embourbée, il y en a des pages entières dans le Don Quichotte moderne, » {Marivaux et le marivaudage, p. 273.) Ces exemples ne sont guère probants. On marivaude d^ dans le
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la finesse ne lui suffit pas, il lui faut le raffinement. Presque toujours son idée commence par être juste ; mais il veut en tirer tout ce qu'elle contient ; il s'ingénie à l'épuiser, et il la gàte^ S'il savait s'arrêter à temps, s'il laissait au lecteur quelque chose à deviner, il serait presque toujours excellent. Sainte-Beuve a dit avec une exquise justesse : « Il est un de ces écrivains auxquels il suflirait souvent de retrancher pour ajouter à ce qui leur manque'. >
Ce n'est pas seulement par l'analyse prolongée outre mesure que Marivaux tombe dans le raffinement de mauvais goàt. Entre toutes les différentes manières de rendre une même pensée, il lui arrive souvent de rejeter la plus simple, c*esl-àdire la meilleure, pour prendre la plus subtile. En ce cas, l'expression naturelle est remplacée par une sorte de petite charade, où les termes abstraits, détournés de leur sens, s'unissent dans le plus singulier amalgame. Il met son amour-propre à inventer des locutions figurées en dehors de l'usage. 11 fera dire, par exemple, à un amant qui rend à sa maltresse dédain pour dédain : « Je ne suis point de caractère à persécuter les dispositions où je vous vois ^. > Il appellera le silence c l'abstinence de paroles * ; > au lieu de c parler familièrement, :» il dira c parler à rez-de-chaussée^; > etc.
Père prudent y témoin les tirades de ToiaeUe dans la scène vi ; et Ton citeraft plus de deux phrases quinlessenciées dans les Effets de la sympathie. Dès ses premiers articles au Mercure^ qui sont de véritables débuts, et qui datent de 1717-19, Marivaux est aussi subtil qu'il Tait jamais été. C'est le que se trouvent les Letireu contenant une aven/ure et certain morceau Sur la clarté du discours^ qui est l'obscurité même. En outre, le Don Quichotte moderne ne suit pas, mais précède les Effets de la sympathie et la Voiture embourbée. 11 est de 1712 (comme le prouve l'approbation du censeur, bien qu'il n'ait été imprimé qu'en 1737), tandis que les Effets de la sympathie sont de 1713-14, et la Voiture embourbée de 1714.
1. Collé le remarque déjà : «Ce style précieux... n'est pas à monaTis un aussi grand défaut que celui de ressasser trop la même idée, de l'épuiser et de ne la point quitter qu'il ne l'ait quelquefois gâtée à force de la répéter et de la rabâcher. » (T. U, p. 289.)
2. Causeries du Lundi ^ t. IX, p. 362. — Voj., dans les Pensées de Joubert (XXIII, ^0 et 42), ui.e défense ingénieuse du maniéré; on y retrouve plusieurs des idées de Marivaux. Voy. aussi, dans Marivaux in" connu de M. LavoUée (p. 60), un résumé vif et net des objections que l'on peut faire à ces idées.