‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 393 sur 445 · PLACE DE MARIVAUX DANS NOTRE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

PLACE DE MARIVAUX DANS NOTRE LITTÉRATURE

uniquement appliqué à l*étude spéculative du cœur humam pour en tirer un véritable livre; mais c'est tout : ce livre n'existe pas. On admire donc par fragments ses essais de morale, mais on pourrait appliquer à Tensemble la réflexion que fait quelque part Marianne : c II me semble que mon âme, en mille occasions, en sait plus qu'elle n'en peut dire et qu'elle a un esprit à part, bien supérieur à celui qu'elle a d'ordinaire. Je crois aussi que les hommes sont bien supérieurs aux livres qu'ils font ^ »

Marivaux porta dans le roman, sinon plus d'esprit de suite, au moins plus d'application et un plus grand souci de son œuvre. Aussi la Vie de Marianne et le Paysan parvenu comptent-ils davantage parmi ses titres que le Spectateur français ei le Cabinet du Philosophe. Us lui assurent au nombre des romanciers une place à côté de Le Sage, au-dessus de l'abbé Prévost. Il y a, en effet, dans ces deux livres, des scènes ou des tableaux de mœurs que rien ne surpasse dans Gil BlaSj que rien n'égale dans Diderot ou Duclos, auxquels dans Crébillon fils rien ne mérite d'être comparé. Malheureusement, ces morceaux de choix appartiennent encore à un ensemble incomplet et sans cohésion. Défaut plus grave peut-être, ces romans ne sont pas des romans ; or, on ne s'affranchit pas impunément des lois qui déterminent les genres. Marivaux a voulu composer des romans sans intrigue ni action, et remplacer l'intérêt propre au genre par celui de l'observation morale traduite en réflexions. Il n'a réussi qu'à juxtaposer, sans les unir, d'excellentes parties de roman et d'excellents morceaux de morale. Il avait eu cependant une idée féconde, en essayant de transformer la fiction par le mélange de Tana* lyse psychologique et de l'invention romanesque. Mais il eût fallu, pour la réaliser avec succès, fondre les deux éléments du roman nouveau; et il ne l'a point fait. De là les inégalités de la Vie de Marianne et du Paysan parvenu^ leur manque d'équilibre, l'oubli où ils sont tombés peu à peu. Le lettré qui les ouvrira par hasard s'y plaira certainement et les lira sans doute jusqu'au bout ; peut-être même les relira-t-il. Mais la masse des lecteurs se contente de les admirer sur parole ; elle

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