Saiate-Beure, Cauieries du Lundi, t. IX, p
MARITAUX. 1
eu panni nous la destinée d'une jolie femme^ et qui n*est que cela, c'est-à-dire un printemps forthrillant, un automne et un hiver des plus durs et des plus tristes. Le souftle vigoureux de la philosophie a renversé depuis une quinzaine d'années toutes ces réputations étayées sur des roseaux ^ >
A la même époque. Collé n'est pas beaucoup plus sympathique; comme Grimm, il semble n'avoir guère pris Marivaux au sérieux; il se croit quitte envers lui avec quelques mots d'éloge banal, tempérés par beaucoup de restrictions, et conclut, après avoir longuement énuméré ses défauts, par cette sentence : « A ces défauts près, M. de Marivaux est un écrivain estimable '. > D'Alembert, qui, du moins, prit la peine de l'étudier en détail et qui lui consacre un de ses Éloges historiques, semble demander pardon à l'Académie de l'occuper aussi longtemps d'un écrivain de mince importance^, et, dans une série d'analyses d'une rigueur toute géométrique, blâme plus souvent qu'il ne loue. Plus tard, La Harpe, essayant de définir le talent de Marivaux et de préciser le sens du mot marivaudage j veut bien reconnaître que ce talent existe, mais pour n'aboutir, selon lui, qu'à de pauvres résultats : € Cet écrivain, dit-il, a sans doute de la finesse, mais elle est si fatigante ! Il a une si malheureuse facilité à noyer dans un long verbiage ce qu'on pourrait dire en deux lignes!... C'est une triste dépense d'art et d'esprit que celle qui n'aboutit qu'à ennuyer, (yest ce que j'ai observé souvent aux pièces de Mari-
1. Correspondance littéraire, 15 février 1763, édit. Taschereau, t. III, p 182.
2. Journal et Mémoires, février 1763, édit. H. Bonhomme, t. II, p. 288.
3. D*Alemberi dit en note : ce Cet éloge est plus long que celui des Despréaux, des MasslUou, des Bossuet et de plusieurs autres académiciens 1res supérieurs à Marivaux. Le lecteur en sera sans doute étonné, et l'auteur avoue lui-même qu'il en est un peu honteux ; mais il n'a pas le talent de faire cet article plus court. » (P. 577.) U s'excuse donc sur le grand nombre des ouvrages de Marivaux et les nuances très variées de son caraclère et de son talent. U renouvelle cette précaution dans le texte même de V Éloge : a Nous n'ignorons pas... qu'il nous sera bien difficile d'apprécier Marivaux au gré des inexorables xélateurs du bon goût ; ils ne nous pardonneront pas de nous exprimer froidement sur l'étrange néologisme qui dépare même ses meilleures productions; ainsi, en réclama nt, pour lui et son historien, une indulgence dont ils ont également besoin Tun et Tautre, nous pouvons dire ce que Gicéron disait à ses juges dans une affaire épineuse : tt Inteliigo, judices^ quam scoptUoso diffictlique in loco verser. » {OEuvres complètes de d'Alembert, édition de 1821, t. 111, p. 579.).
vaux : on sourit, mais on bâille ^ » Il serait facile de multiplier les citations de ce genre; il est rare que les contemporains de Marivaux parlent autrement*.
Au commencement de notre siècle, lorsque la critique . renouvelée s'applique aux auteurs du siècle précédent, on pourrait croire que Marivaux va trouver des juges moins sévères : il n'en est rien. Un des plus indulgents, M. de Barante, après avoir défini le genre d'observation que Marivaux applique au cœur humain, estime qu' c avec une telle manière de procéder, il ne reste plus que peu de place pour Taclion et le sentiment, et qu'il a attaché, tant d'importance à expliquer les causes, que le résultat demeure sans effet ^ f . Geoffroy, le fameux critique du Journal des Débats, est particulièrement sévère et dédaigneux : € Chez lui, Tesprit et le mauvais goût sont continuellement aux prises ; sans cesse, il se tourmente pour se défigurer lui-môme ; sa manie la plus bizarre est de donner à la métaphysique un jargon populaire et grossier ; de travestir la galanterie et la finesse en style bas et trivial, d'af- Aibler ses madrigaux d'expressions bourgeoises et familières ; ses pensées les plus belles sont vêtues de haillons^. » Jf« Ville-
1. Le Lycée f dix-huitième siècle, chap. Y, sect. it. — Une appréciation aasex amusante du talent de Hanyaux, est celle de Fréron, publiée dans VAnnée littéraire de 1782^ t. I, p. 107 et sui?., à propos de Tédition des CEuores complètes àA l'auteur parue cliex le libraire Duchesne. Fréron, qui est paresseux, se contente presque tout le temps de copier les notices antérieures de Tabbé de La Porte et de Lesbros (^oy. ci-après, p. lA, n. 2); mais, comme Y Année littéraire n'aurait pas de raison d'être sans un peu de fiel, principale cause de son succès, il assaisonne les éloges de ses devanciers de méchancetés de son cru : a C'était, conclut-il, un écrivain de beaucoup d'esprit, qui, envisagé sous un certain point de vue, a souvent quelque ressemblance avec l'homme de génie. >
2. Il y a cependant, outre les jugements que nous citerons ci-après, une exception à faire pour Duclos, que sa rare indépendance préservait de tout esprit de coterie et d'exclusion. Loin de se joindre aux critiques dédaigneux et par trop puristes de Marivaux, il le louait indirectement dans son discours de réception à l'Académie française : c Molière et Quinault, disait-il, avoueraient les ouvrages de ceux qui ont marché sur leurs traces ; quelques-uns ont ouvert des routes nouvelles, et leurs succès ont réduit les critiques à n*attaquer que le genre. > (26 janvier 1747.) Marivaux commençait déjà à sottifrir de Toubli de ses contemporains, et cette allusion dut lui être très agréable.
Z, Delà littérature française pétulant le dix-huitième siècle, 2* édition (1809, sans nom d'auteur), p. 93.
à. Coure de Littérature chramatique^ t. III, p» 225»
main l'appelle « le créateur d'un genre nouveau, fort dégénéré de la bonne comédie, mais éloigné du drame, et amusant parfois sans être gai ^ ». Schlegel, qui ne comprend ni Molière, ni Racine, ne comprend pas davantage Marivaux. Il trouve qu' « au premier coup d'œil sa manière n*est pas sans quelque charme », et qu* « on ne saurait lui refuser de la finesse d'esprit, » et môme « un vrai sentiment de l'art » , mais que le genre adopté par lui est « superficiel et insignifiant » et « sa manière de considérer la comédie étroite et bornée * ».
De nos jours, Marivaux, sans rencontrer plus de bienveillance parmi la majorité des critiques, a eu la mauvaise fortune d'être défendu par 'des admirateurs un peu compromettants, séduits aussi bien par ses défauts que par ses qualités. Pour n'en citer qu'un, M. Jules Janin tenant pour vrai ce que l'on reproche d'ordinaire à Marivaux, a fait de ces reproches mêmes le texte d'une apologie sans réserve et a dépassé le but dans un désir de réparation trop complète^. Sainte-Beuve, heureusement, dans son enquête universelle sur la littérature française, s'est occupé de Marivaux et a su lui rendre exacte
1. Tableau de la Littérature française au dix-huitième siècle, treûième leçon. Le JQgement de Villemain sur Marivaux est sévère dans son ensemble ; cependant, c'est un des plus bienveillants et des plus justes. La conclusion est à l'avantage de Marivaux : c 11 était fier, délicat, sensible, et parla, dans l'insouciante gaieté du dix-huitième siècle, il eut un tour d'imagination à part. Son esprit pourrait se confondre avec celui de son temps^ et n'en serait qu'une forme exagérée et souvent factice ; son humeur est à lui et elle a empreint quelques pages d'un cachet qui ne s'effacera pas. »
2. Cours de Littérature dramatique, trad, française de 1836, t. II, p. 285 à 287.
3. Article Marivaux dans le Dictionnaire de la conversation, Voy. aussi une Notice publiée en tête d'une édition de la Vie de Marianne (Paris, iSàZ)tiV Histoire de la Littérature dramatique du même auteur, t. II, chap. I et VI (Paris, 1853-1858). On peut considérer comme l'opinion définitive de J. Janin sur Marivaux le chapitre qui se trouve au tome VI, p. 168, de Féditioa des Œuvres diverses (Critique dramatique, 1), publiées par M. de la Fizelière (1874 et années suivantes) d'après le plan arrêté par le critique avant sa mort; ce chapitre résume, en élaguant quelques détails, les deux chapitres de Touvrage précédent.
Théophile Gautier, on le devine, est aussi très indulgent pour le marivau^ dage, mais il n*y a aucune comparaison à établir entre ses appréciations souvent très justes, toujours pleines d'originalité et de couleur, et la facile abondance de J. Janin. Dans son Histoire de F Art dramatique en France (Paris, 1858-1859), il consacre à Marivaux deux chapitres (t. V, chap. iTHi, et t. VI, chap. iviu), que nous aurons plusieurs fois l'oceasioa de citer.
justice^ sans parti pris de louange, 'sans dénigrement et avec une connaissance complète de son sujet, ce qui est très rare pour ceux qui ont jugé Marivaux. Il conclut par cette appréciation l'intéressante étude qu^il lui consacre : « L'homme, considéré dans son ensemble, vaut mieux que la définition à laquelle il a fourni occasion et sujet. Il y a un fonds chez Marivaux; il a sa forme à lui, singulière en effet et dont il abuse ; mais, comme cette forme porte sur un fonds réel et vrai de la nature humaine, c'est assez pour qu'il vive et qu'il reste de lui mieux qu*un nom. > L'étude de l'éminent critique pourrait être considérée comme définitive et clore tout débat sur Marivaux, si elle était plus développée et ne se bornait pas à un rapide examen d'ensemble ^
1. Deux articles au tome IX des Causeries du Lundi, p. 3/12 à 381. li les appréciations dont Marivaux a été l'oljet de nos joars, il importe de citer encore celle de M. Nisard au tome III, p. 21 8, de son Histoire de la Utiérature française ; comme pour celle de Sainte-Beuve, on regrette qn*eUe soit trop courte, mais le cadre de Touvrage le voulait ainsi, et Marivaux n'avait pas droit à plus d'espace dans ce tableau si magistral, quelques critiques qu'on en ait pu faire, de notre langue et de notre littérature. Dans son Histoire de la littérature française au dix-huitième siècle {Puriit 1851, 2 vol. in-8^), ouvrage posthume et malheureusement inachevé, — plusieurs ehsq>itres ne sont guère que des réunions 4c notes, — un judicieux et ferme écrivain de la Suisse française, M. Vinet, a émis sur Marivaux, à côté d'appréciations un peu sévères, plusieurs idées particulièrement originales et justes. Mentionnons aussi les pages brillantes que M. Paul de Saint-Victor a abrites en tète de l'éâition du Théâtre de Marivaux publiée dans la collection Michel Lévy; eUes trouveront peut-être place, plus développées, dans ce très bel ouvrage, les Deux Masques, dont le premier volume {Eschyle) a seul paru jusqu'à présent, et qui devait réunir, en les complétant, la plupart des feuilletons hebdomadaires de Fauteur sur le théâtre ancien et moderne. Malheureusement, M. Paul de Saint-Victor est mort le 9 juillet 1881, et Ton ne sait si la publication des Deux Masques sera continuée, ni dans quelle mesure. On regrette de ne pouvoir espérer à bref délai une publication semblable de M. Francisque Sarcey, qui a eu souvent l'occasion d'appliquer à Marivaux, dont il est un défenseur convaincu, sa firanchise originale et sa connaissance profonde des lois et des moyens scénîques.
Dans ces dernières années, c'est-à-dire depuis 1860 environ, Marivaux a été à rÉcole normale Tobjet d'une attention particulière; son théâtre et ses romans furent plusieurs fois étudiés dans les conférences de littérature française, notamment sous la direction de M. Corrard, mort en 1866, et presque toujours on leur rendit, grâce à une étude plus complète, une justice que Marivaax trouvait rarement au dehors. On ancien élève de l'École, aujourd'hui inspecteur d'académie, notre ancien maître, M. Charles Loiret, a bien voulu nous communiquer ses souvenirs de cette époque et nous en avons tiré le plus grand profit. 11 est juste dTsjouter que Marivaux semble
D'où vient cette situation étrange dans notre littérature, pour un auteur que le public n'a jamais cessé d'applaudir au théâtre, et qui, sans avoir la popularité de Le Sage, est cité avec lui comme un de nos meilleurs romanciers?
C'est que Marivaux a toujours été plus connu que véritablement étudié et apprécié comme il méritait de Tétre. De son temps, malgré sa parenté d'esprit plus apparente que réelle avec quelques-uns de ses contemporains, il i^'appartenait à aucune école, à aucune coterie, intéressée, par une communauté de tendances, à faire ressortir toute sa valeur. Il y a plus : les écrivains du parti philosophique comme ceux du parti opposé, Grimm comme La Harpe, le traitaient en ennemi ; les sectaires de tout ordre, en effet, sont peut-être plus hostiles à celui qui se désintéresse de leurs querelles qu'à celui qui leur résiste ouvertement, et, par cela même, les traite en puissances; Marivaux, ennemi de toutes les intolérances, devait nécessairement être suspect aux deux partis ^ De plus, dans le genre si personnel qu'il a créé et où il est passé maître, il ne pouvait guère avoir de disciples formant école et défendant la gloire d'un maître commun. Quant aux critiques de nos jours, la plupart acceptaient sur son compte
maintenant avoir repris sa place au Théâtre-Français, où son nom reparatt assez souTent sur l'affiche (voy. ci-après, appendice n), et qu'il trouve dans la presse dramatique, depuis une disaine d'années surtout, des juges de mieux en mieux informés et de plus en plus bienveillants. MM. Théodore de Banville, Clément Garagnel, Alphonse Daudet, Edouard Thierry, Auguste Vitn, plusieurs autres, lui ont consacré des articles importants, qui seront mentionnés en leur lieu.
1. M. Francisque Sarcey trouve à ce dédain une autre cause, qui tiendrait plus encore au public qu'aux critiques : « En ce temps-là, on n'estimait guère que la tragédie. Molière lui-môme était délaissé ; c'était un vieux saint que Ton respectait infiniment, mais que Ton ne chémait plus. En fait de comédies, on n'admettait comme dignes du Théâtre-Français que les comédies sérieuses. Ces aimables bagatelles, nées sur les planches du théâtre des Italiens, un théâtre de genre, comme nous dirions à cette heure, n'imposaient point au public. 11 était trop spirituel et trop raffiné pour n'en pas sentir l'agrément; malsilles traitait de légères, pour parler la langue d'alors ; il ne les prenait pas au sérieux, il les regardait comme de jolies bluettes sans conséquence. Les défauts, et elles n*en manquaient pas, le touchaient plus sensiblement que ne faisaient les grâces, qu'il trouvait maniérées et minaudières. On l'eût bien étonné si on lui eût dit que, de toutes les coroé« dies qui passaient devant ses yeux, la postérité ne garderait qu'une dousaine de pièces tout au plus, dont quatre ou cinq appartiendraient a Marivaux. » {Théâtre choisi de Marivaux, édition Jouaust, Préface, p. vin.)
one opinion toute faite ; nous venons de le remarquer tout à l'heure, ils ne le connaissaient que d'une manière incomplète'; les plus indulgents voyaient en lui un esprit plus ingénieux que solide, à qui c'était rendre service que d'ignorer^ en faveur de quelques parties exquises , tout le reste de ses œuvres. En dehors du Jeu de V Amour et du Hasard, et de trois ou quatre autres pièces, qui reparaissaient de loin en loin sur la scène, de la Vie de Marianne et du Paysan parvenu, qa*on louait sur parole sans les lire beaucoup, on ne prenait pas la peine d'examiner complètement ses titres. Le sens consacré du mot marivaudage^ avait beau ne donner qu'une
1. Planeurs laissent Toir jusqu'à Tévidence qu'ils parlent de Marivaux sans TaYoir In tout entier. On se demande même parfois s'ils ont pris la peine de parcourir ce qu'ils prétendent apprécier, et s'ils ne se contentent pas de développer, sans autre examen, l'opinion courante et le sens consacré du mot tnarivaudage. Leurs contradictions réciproques sont parfois plaisantes. — Le moins informé, le plus tranchant, le plus dédaigneux est sans contredit Gustave Planche (/.e Théâtre et l'esprit publie en France, dans la Revue des Deux-Mondes du 1*' septembre 1856, p. 115 à 1] 7). On jugera de sa bienveillance par des aménités du genre de celles-ci : « Parlerai-je de Marivaux ?... Ses comédies ont amusé les esprits oisifs, et peuvent encore tromper Tennui des femmes qui n'ont jamais connu la passion, et ne cherchent partout qu'une distraction frivole.... En quel temps, en quels lieux, a-t-on jamais débité de pareilles mièvreries 7 II n'y a pas une scène qui soit vraie dans le sens le plus vulgaire du mot, dont les éléments se retrouvent dans la nature. Tontes les pièces de Marivaux se restemblent, ou plutôt il n*a écrit toute sa vie qu'une seule pièce.... Et pourtant Marivaux compte aujourd'hui d'assez nombreux partisans. U est vrai qu'ils ne se recrutent pas parmi les esprits qui ont le goût de l'étude et qui forment leur jugement d'après les grands modèles. » — D'autre part, il n'est que justice de foire une exception à cette remarque pour M. JuÎbs Claretie. Dans la Presse du 9 juillet 1877, il dresse contre Marivaux un réquisitoire très sévère et déclare nettement que son théâtre est un des plus a insupportables » qu'il 7 ait. Mais au moins connatt-il celui qu'il traite avec celte dureté. Son étude, exacte et complète, appuyée sur les documents, est, à bien des égards, originale et neuve. Ici, conune dans tout ce qu'il écrit, il s'est piqué de rajeunir, par un appoint personnel, un sujet trop souvent traité, non seulement de seconde main, mais avec un parti pris d'ignorance.
2, Il est difficile de préciser exactement l'époque où ce mot fut imprimé pour la première fois; contemporain de Marivaux, il n'est pas dans d'Alembert, obligé, par la réserve du style académique, à s'interdire trop de familiarité avec son auteur. La Harpe est sans doute un des premiers qui l'aient employé dans un ouvrage de critique sérieuse : « Marivaux, dit-il {loc, cit.), se fit un style si particulier qu'il a eu l'honneur de lui donner son nom : on l'appela marivaudage, eto. > Sainte-Beuve remarque {Port-Royal, t. Ill, p. 117, note) que c ces moU-là sont le plus souvent aux dépens de celui qui les donne >. Et il cite, outre Marivaux, Escobar, Patelin, Lambin, CalepÎB* Silhouette, Guillotin, comme autrefois Villon. Relevons cependant, à la
idée fausse du genre et du talent de Marivaux ; cette opinion toute faite avait le mérite d'être commode et de dispenser d'un travail assez long, car Tœuvre de Marivaux est considérable.
Cette manière d'apprécier Marivaux est une véritable injustice. On voit surtout en lui le peintre aimable de la coquetterie féminine, le gracieux inventeur d'un genre dangereux : il est plus et mieux que cela. Il y a dans son œuvre bien des parties sérieuses à peine soupçonnées^, et, tandis que Ton caractérise surtout son talent en résumant d'un mot les défauts qui le déparent, ces défauts sont en réalité peu de chose en comparaison des qualités. Pour qui les étudie de plus près, l'auteur dramatique et le romancier gagnent vite à un commerce quelque peu approfondi, et un moraliste se laisse voir, dont il n'est jamais question et qui mériterait d'être remis en lumière*. II ne
décharge de Marivaux, une réOezion très juste de M. Vinet : a Qui sait si Marivaux n'eût pas été flatté de voir son nom devenir un mot de la langue? Des défauts brillants peuvent seuls nous obtenir cet honneur ; encore faut-il que ces défauts soient bien à nous ; n'en a pas de cette sorte qui veut; trop souvent nos défauts mêmes sont d'emprunt. » (Qp. cit,, 1. 1, p. 255.) Remarquons enfin qu'il y aurait des distinctions à faire entre les noms que relève Sainte-Beuve : il serait très honorable, en somme, d'être un Lambin, ou un Calepin f mais qui voudrait être un Escobar?
1. Avec Sainte-Beuve, M. Marc-Monnier est un des premiers historiens littéraires qui aient signalé le côté sérieux de Marivaux. H dit expressément : « Cet auteur musqué fut peut-être un des hommes les plus pensifs et les plus sérieux de France. 11 appliqua l'extraordinaire sagacité de son esprit, non seulement aux Jeux de ramour et du hasard, mais aux questions les plus graves du siècle, et il osa les traiter avec une audace que d'autres, qui passent pour vaillants, ne montrèrent certes pas.... Je le répète, non sans m'en étonner un peu moi-même, il tôt un des écrivains les plus sérieux de son siècle. > {Les Aïeux de Figaro^ 1868, XI, Marivaux, p. 257 et 261.)
2. C'est ce que constatait en passant le grave critique cité tout à l'heure^ celui que Sainte-Beuve appelle {Nouv, Lundis^ t. \, p. 101) « un écrivain d'une haute autorité morale, » M. Vinet : c Ceux qui ne le connaissent que par les jugements généralement portés de lui, le mettent au-dessous de sa valeur, et, s'ils font connaissance avec ses œuvres, ils seront agréablement surpris en trouvant beaucoup mieux qu'ils n'espéraient. Marivaux... est un moraliste délicat^ et un observateur d'une grande finesse. 11 faut ajouter qu'il est, sous le rapport de la morale, un des écrivains les plus purs de son fiècle. 11 est non seulement irréprochable, mais élevé. » (Op. cit., t« I, p. 254.) D'autre pari, un des plus sincères parmi nos critiques dramatiques, M. Gh. de La Rounat, aujourd'hui directeur du théâtre de TOdéon, fait l'aveu suivant : « J'ai commencé par ne pas aimer Marivaux; c'est Théophile Gautier qui me l'a révélé et m'a appris à le sentir. Remarques bien que je ne
s*agit pas de tenter, au sujet de Marivaux, une sorte de réhabilitation ; du moins n'est-il pas sans intérêt de revenir sur ses titres, de les examiner en détail, d'accorder quelque attention aux parties les moins connues de son œuvre et de dégager de cette étude une opinion mieux motivée. Tel sera l'objet du présent travail. Marivaux réserve à qui ne craint pas d'entreprendre une pareille tâche des surprises qui le dédommagent de sa peine. Au reste, notre époque se pique, en matière d*histoire littéraire, d'un soin d'exactitude qui s'est appliqué parfois aux auteurs les plus obscurs et qui suffirait à justifier pour Marivaux une tentative d'étude complète, quand bien même il ne serait pas un classique du théâtre, et toujours digne, à ce titre, de renouveler l'intérêt de la critique ^
m'y suis pas habitué, comme il faut faire pour la musique des pianistes. Mon attention a été éToquée, mon sentiment s'est éveillé, mon intelligence s'est ouverte; mais, dès le premier jour où j'ai écouté consciencieusement et où je me suis livré de bonne foi, j'ai été conquis. » (Le XIX* StèclCy 10 juillet 1877.) Et il n'est pas le seul qui ait éprouvé pareille surprise d'admiration ; tels critiques, prévenus contre Marivaux, et qui s'étaient souvent montrés sévères à son égard jusqu'à l'injustice, se sont trouvés tout à coup d^armés en présence de telle petite pièce, longtemps ignorée, et par hasard remise en lumière ; ainsi pour V École des Mères (voy. ci-après, deuxième partie, cbap. n). Jusqu'alors, en effet, ils jugeaient les pièces restées au répertoire d'après leurs préventions ou en vertu d'opinions toutes faites remues de leurs devanciers ; cette fois, au contraire, grâce à une impression personnelle et nouvelle, ils pouvaient être justes.
1. On peut voir dans le travail de M. R. LavoUée, Marivaux inconnu^ des idées analo^es à celles-ci, développées avec force, notamment p. 1 à 3.